vendredi 3 janvier 2014

Broadchurch - série TV de Chris Chibnall



Dans une ville balnéaire du Dorset, la découverte du corps d’un jeune adolescent assassiné bouleverse les relations des autochtones et met à nu bien des secrets. Sur la trame classique du whodunit au sein d’une communauté - à la TV Twin Peaks en est un exemple bien connu mais on peut remonter bien plus loin avec les romans de Christie, bien sûr - Chris Chibnall écrit une oeuvre prenante de bout en bout.
Lent, le récit en lui-même n’est nullement original, et la violence physique quasi absente ; même si les cliffhangers sont soigneusement ménagés, ce n’est pas sans doute pas là qu’il faut chercher la qualité de cette mini série mais plutôt dans sa réalisation, sa lumière, sa musique et, surtout, son interprétation.
Non, David Tennant - vous le connaissez pour son rôle de Dr Who - n’est pas la bonne surprise de Broadchurch : il est même un cran au-dessous du reste du casting principal.
Olivia Coleman, l’inspectrice qui seconde un Tennant déboulant dans son service après une mutation, est bouleversante de bout en bout. Que ce soit dans le registre du quotidien ou les moments tragiques, elle assure avec une authenticité surprenante, une sensibilité émouvante. Pourtant, elle demeure le personnage dont on ne déterrera aucun secret, aucune faille singulière pour l’expliquer, la déterminer, voire l’enrichir - bon, on peut dire que l’existence d’une soeur inconséquente et dépensière est une fêlure. Son personnage est le lien entre le spectateur et les protagonistes, l’interface, le témoin éberlué de découvrir tant de péchés parmi ses semblables. Il en découle la mise en brèche d’ une sorte de naïveté exquisément interprétée. Ou plutôt non, vécue : Coleman ne joue jamais, elle existe. Pour moi, une révélation à la hauteur de Sidse Babett Knudsen, l’actrice de Borgen.
Jodie Whittaker et Andrew Buchan, les parents du gamin assassiné sont eux aussi parfaits, alternant la peine, la colère, le désarroi avec une même maîtrise : quelques regards, une inflexion de la voix suffisent.
Bien des seconds rôles contribuent à la réussite des intrigues parallèles. De quoi entraîner le spectateur, pieds et poings liés et avec empathie, dans les tourments de ces villageois pas toujours au-dessus de tout soupçon.
Quant à la formidable musique de Olafur Arnalds, elle jette une aura plus mélancolique qu’angoissante sur le littoral anglais - je vous conseille ses mini-concerts sur You Tube, tout en retenue et en émotion.
Malgré sa résolution un peu bâclée, Broadchurch est une réussite. L’enquête bouclée, le scénario prend un peu plus de la moitié du dernier épisode pour explorer les conséquences de la révélation du meurtrier : une nouvelle dose de noirceur pour une série qui ne manque pas de moments crépusculaires.

Millenium 3 : La princesse dans le palais des courants d'air - Stieg Larsson


Stieg Larsson n’aura pas eu beaucoup de temps pour montrer ce dont il était capable. Quadra hyperactif et militant, bourreau de travail vaincu par une crise cardiaque, il aura pourtant écrit 3 romans “policiers” d’une grande maîtrise, le 1er une enquête lente et assez classique sur un prédateur sexuel issu du passé, le 2nd un thriller nettement plus rythmé autour d’un personnage hors du commun - une hacker frappée du syndrome d’Asperger - et de son passé violent, intimement lié à l’histoire secrète du Rideau de Fer et de ses transfuges.
Le 3e opus n’est “que” la résolution politico-judiciaire du précédent. Est-ce pour cette raison qu’il m’a déçu ? Après le feu d’artifice de La jeune fille qui rêvait d’un bidon d'essence et d'une allumette, se retrouver peu ou prou enfermé dans une chambre d’hôpital ou dans les antichambres de divers cabinets m’a quelque peu surpris, pour ne pas dire ennuyé.
Les enjeux ? Prouver auprès des autorités démocratiques l’innocence de cette chère Lisbeth Salander, la mettre à l’abri de ceux qui l’ont jadis enfermée en hôpital psychiatrique pour des raisons d’état oiseuses. La Princesse dans le palais des courants d’air est une sorte de roman d’espionnage argumenté et très bavard qui m’a souvent donné le sentiment d’assister à un documentaire en caméra caché. Ponctué ici et là quelques climax détonnant furieusement avec le corps du récit - super-héroïque, Michael Blomkvist s’avère capable de détourner à mains nues une mitraillette pointée sur lui par un tueur aguerri ; sans doute son passé de journaliste d’investigation. Quant à Lisbeth Salender, elle parvient sans trop de difficulté à se débarrasser de son assassin de frère, une montagne de muscles insensible à toute douleur. Why not ? Mais pas dans ce roman-là, qui joue à plein la carte de l’hyper-réalisme à tout autres égards.
La foultitude d’intervenants, good cops ou villains ne m’a pas aidé à m’attacher à nombre d’entre eux, à même m’en souvenir d’un chapitre à l’autre.
L’intrigue secondaire, qui expose les difficultés d’une héroïne bien connue des lecteurs du cycle au sein d’un quotidien dont on lui vient de lui confier les rênes, est une charge supplémentaire contre les abus d’une certaine classe au pouvoir en Suède. Habilement menée, elle tient trop de la thèse pour passionner et sa résolution est un tour de passe-passe dont je n’ai pas bien compris l’intérêt, sinon celui de parler du métier de rédac chef dans une démocratie un peu (?) corrompue "par les puissances de l'argent". Et de couper le récit principal pour le laisser respirer, sans doute.
Malgré tout, comment ne pas admirer la qualité du récit, porté par une écriture blanche, un sens aigu de l’argumentation, une clarté des motivations et un propos presque libertaire, mené cependant sans ce pathos pubère qui plombe parfois les polars à message ?
Rafraîchissant aussi, le rôle des femmes dans tous les romans du cycle, leur place incontestable et incontestée, sinon par des personnages que Larsson a tôt fait de tourner en dérision. La vision libérée - comprendre : hors des clichés de la morale chrétienne - de la sexualité est tout aussi plaisante et moderne.
Surtout, Larsson a créé en la personne de Lisbeth Salander une héroïne hors du commun, bourrée de paradoxes irréconciliables et si passionnants à lire. Une création si forte que je crois en avoir trouvé trace chez plusieurs auteurs français, de Werber à Minier en passant par Traqui. En somme, une classe de personnage à part entière qui devrait inspirer d’autres écrivains d’imaginaire.
Malgré la déception que m’a suscité cet ultime tome, malgré son happy end aussi, je l’ai refermé la gorge serrée : Larsson est mort et la promesse de nouvelles aventures de Salander et Blomqvist restera à jamais inassouvie.

mardi 27 août 2013

Juliet, naked - Nick Hornby - éditions 10:18



De quoi ça parle ?

Description de l’éditeur : Que fait-on lorsqu’on pense avoir gâché quinze ans de sa vie ?
C’est la question gênante que se posent tous les personnages du nouveau roman de Nick Hornby. Il y a Annie et Duncan, la quarantaine sonnante, dont le couple de quinze ans d’âge montre d’inquiétantes fissures. Rien d’étonnant, car à y regarder de près, on ne sait plus très bien pourquoi ils sont ensemble.

Annie travaille au petit musée local de Gooleness, un job peu honorifique qui lui laisse assez de temps pour une visite hebdomadaire à son psy débutant. Mais le temps justement est devenu son pire ennemi.
Ado attardé, Duncan consacre tout le sien à Tucker Crowe, une rock star américaine qui a disparu des radars de la scène depuis près de 20 ans, après un album à succès. Il lui a dédié un site et passe ses journées à échafauder avec une communauté de fans internautes les théories les plus farfelues sur la vie de ce Salinger rock et sa réclusion sonique. Quand Duncan reçoit d’un producteur la démo de son nouvel album acoustique, Juliet Naked…c’est l’instant critique. 


C’est comment ?
Vous descendez ? le précédent Hornby*, était un chef d’œuvre d’humanité et de style, l’improbable collision de quatre destins sauvés in extremis de la chute littérale et figurée par la simple coïncidence de leur rencontre. Juliet, naked, n’atteint guère ce sommet – en béton – même s’il évoque aussi trois vies à l’orée d’un changement.
La mélancolie aussi aigre qu’un fond de bouteille redécouvert deux semaines après l’ultime party, offre là encore l’une des principales saveurs. Oui, ça pique. Mais bien que présent, l’humour y est plus rare, et le fou-rire absent. Si vous pensiez que la trentaine finissante était une période bénie, vous autres pauvres quinqua bobos et désabusés après tant de promesses non tenues, y compris celles que vous vous étiez faites, revoyez votre jugement : la douleur de l’auto-déception n’attend pas. Et Internet n'y changera rien, que vous passiez ou non votre temps à partager votre passion - obsession ? - avec d'autres gentils allumés sur un forum dédié à votre star méconnue et désormais aussi mystérieuse, muette et absente  qu'un Pynchon.
Ou bien Hornby la jouerait-il encore plus subtil ? On le dit, le web ne serait après tout qu'un miroir de notre société, de nos obsessions, de nos comportements. Souvent amplifiés, parfois déformés. Annie trouvera ainsi le chemin d'une certaine rédemption via la fameuse mailing list à laquelle son ennuyeux compagnon est abonné et dont il est l'un des plus fidèles et teigneux animateurs. 
A deux doigts du désespoir et donc d’une lecture déprimante, Hornby décide en effet d’infléchir la courbe. Sa bien connue générosité envers ses personnages est telle, après tout, qu’il ne les laissera pas en plan au fin fond d’une station balnéaire anglaise sans leur donner un coup de pouce. Mais ne vous attendez pas à un improbable happy end : Hornby n’écrit pas pour les petits nenfants à rassurer avant d’éteindre la lumière, pas même lorsqu'il donne dans le roman ado - voir son très réussi Slam.


Tel un pansement stomacal posé avec tendresse pour apaiser l’aigreur d’un fiasco conjugal annoncé, l’auteur résout les crises sans modifier vraiment le régime de base – après tout, qui peut prétendre changer radicalement ses goûts du jour au lendemain ? Et donne une leçon d'écriture à tous ceux qui cherchent à exprimer les doutes, les déconvenues d'une classe un peu trop éprise d'elle-même.

*du moins pour les adultes, Slam, roman jeunesse mettant en garde les ados sur les conséquences des rapports sexuels non protégés, lui étant postérieur en France.

Traduit par Christine Barbaste

mercredi 7 août 2013

Un Long moment de silence - Paul Colize - Prix du Boulevard de l'Imaginaire



De quoi ça parle ?

De nos jours, Stanislas Kervyn, patron d’une florissante boîte de sécurité informatique, présente dans une émission littéraire son ouvrage : une longue enquête sur la mort de son père, aveuglément abattu comme d’autres voyageurs dans l’aéroport du Caire, un jour de 1954. Une mort aussi violente que mystérieuse, le commando d’assassins ayant disparu dans la nature, emportant avec lui le mobile de son action funeste. L’émission à peine achevée, un inconnu contacte l’écrivain : « J’ai du nouveau concernant votre affaire : j’étais le chauffeur du commando ». Une révélation suffisante pour que Kervyn relance son enquête et ne tarde à cumuler les éléments, sans toutefois parvenir à leur trouver une cohérence. Une interprète viendra lui prêter main forte pour traduire les nombreux documents polonais tout juste collectés. En parallèle, le roman narre l’évolution depuis la fin des années 40 d’une organisation secrète, Les Chats, inspirée de l’authentique The Owl, et dont la mission fut – est ? – de traquer les tortionnaires nazis et de les abattre, où qu’ils se trouvent. Nathan Katz s’en affirme peu à peu comme l’un des principaux agents. Ne reste plus qu’à découvrir le lien qui unit ces deux intrigues,distantes de plusieurs décennies.

C’est comment ?
Paul Colize n’est pas un débutant : cet opus est son 9e effort, les sept premiers ayant été publiés dans son pays, en Belgique, sinon à compte d’auteur du moins sous une forme de coopérative peu connue en nos contrées. En France, Alain Fourniaud des éditions de la Manufacture de Livres avait déjà craqué sur Back Up. Bien lui en a pris.
De fait, l’homme maîtrise parfaitement les ficelles du thriller psychologique, cette forme de suspense où le cheminement de la victime importe plus que la procédure policière – de fait, aucune enquête officielle, aucun agent assermenté ne figure dans ces pages, Colize avouant son peu d’intérêt pour la création de ce type de récit.
Si aucune menace précise ne flotte autour du personnage principal, sinon une vague tendance suicidaire, Colize sait entretenir le suspense en tissant parallèlement à cette intrigue contemporaine un récit par moment haletant et qui débute après 1945. Portait terrible d’une guerre secrète, celle menée par une poignée d’hommes et de femmes juifs et la plupart tout juste rescapés de la Shoah, cette histoire porte pendant un long moment l’essentiel de la charge dramatique. Les « Chats », dont Nathan Katz – jeu de mots volontaire ? - devient une figure centrale, mènent leur revanche avec autant de brio que d’ombre, de dilemmes moraux que de détermination. Les procès qu’ils mènent ne sont que guère que des prémices hypocrites à une sentence immuable : la peine de mort exécutable sur le champ.
Quel lien le destin de Katz a-t-il avec celui de Stanislas ? La vengeance systématique des Chats pourrait-elle expliquer le décès du père au Caire ? La lente transformation de ce personnage tout d’abord sympathique, compagnon loyal, homme aimant et père dévoué, en meurtrier glacial fait écho à la métamorphose du narrateur mais en sens inverse.
Car au début du roman Stanislas est une brute, l’un de ces patrons tout puissant ne croyant plus en l’homme et encore moins en ses collaborateurs. Le parfait misanthrope, dont la réussite professionnelle autorise toutes les vacheries, justifie toutes les exigences. Même la brillante et glamour interprète qu’il embauche bientôt pour l’aider dans son enquête fait les frais de sa morgue, de ses coups de gueule, offrant un contrepoint tout en intelligence et non soumission. Quand il n’écrit pas, Paul Colize forme les cadres dirigeants de grands groupes aux lois du management d’entreprise ; de son propre aveu, Stan serait son pire élève, l’exemple à ne pas suivre.
Pourtant, Stanislas cheminera peu à peu vers la lumière, celle de la vérité de son passé et de la découverte de son humanité, tandis que le lecteur comprendra quelle violence intime a déterminé ce caractère de chien.
Tout aussi maîtrisée que sa construction narrative, la plume de Colize définit tant les lieux que les protagonistes avec une belle évidence. Son secret ? Pas plus de trois éléments pour présenter personnages ou décors. Simple non ? Sauf qu’il s’agit de choisir les bons, et Colize est très fort à ce jeu-là. Cette contrainte si créative, il la tiendrait d’un certain auteur français dont le héros est un aristocrate autrichien. Dévoreur de bouquins depuis toujours, l’auteur avoue plus volontiers sa dette à Sébastien Japrisot, dont Un long dimanche de fiançailles a inspiré son Long moment de silence, entre autre pour son titre.
Roman noir aussi émouvant que prenant, Un Long moment de silence a conquis les jurés de ce premier prix du Boulevard de l’Imaginaire au point de faire l’unanimité. Il entretiendrait aussi un lien singulier avec l’auteur, car à la toute fin on… 
Mais chut ! A vous de le découvrir sans tarder.

samedi 3 août 2013

Le Prince de la brume - Carlos Ruiz Zafon




De quoi ça parle ?
1943. Menacée par la guerre, la famille Carver gagne la côte anglaise et emménage dans une belle maison de station balnéaire. De redoutables secrets les attendent. D'un prince, surgi de la brume, la malédiction attend son accomplissement (issu de la description de l'éditeur)

C'est comment ?
Un vilain méchant clown qui fait peur, un trio d’ados avec coup de foudre à l’heure des vacances d’été, une ancienne malédiction, un cirque étrange, des contrats faustiens, une bien inquiétante maison, un chat maléfique… Les clichés abondent si bien que Zafon a beau espérer que ses inventions plairont aux lecteurs de tous âges, comme il l'indique dans son introduction, son Prince des brumes est bien un roman « jeunesse ». Avec toutes ses limites pour le lecteur adulte que je suis. Tant pis pour moi.
Précédant de presque une décennie L'Ombre du vent, ce 1er roman clame déjà  haut et fort le goût marqué de Zafon pour le gothique. Le style en est déjà pompeux, le climat tourne vite à l’orage, la menace se veut surnaturelle et surgi du passé, une partie des protagonistes est irrémédiablement maudite.
Dans le genre et du même auteur, je lui préfère, et de loin, Marina, son 4e.

Traduit de l'espagnol par François Maspero.

mercredi 31 juillet 2013

Betty - Arnaldur Indridason


« Quand j’ai rencontré Betty, j’ai su que ma vie allait basculer », regrette le personnage principal, juriste embauché par le mari de la belle éponyme.
Roman noir assez bref, Betty est écrit à la 1ère personne. Un thriller autour d’une femme fatale, vénéneuse comme il faut – pensez William Irish –  qui n’évite pas les répétitions : le choix de retenir les informations importantes a la fâcheuse conséquence de pousser l’auteur à dire et redire le malaise de son personnage principal, lors de son injuste incarcération. « Je ne sais pas quand tout ça a commencé. » « Cela a peut-être débuté quand… » Et rebelote le chapitre suivant. Bref, les policiers et autres psys chargés de questionner le suspect piétinent, et nous avec, un peu trop longtemps - cet étirement laisse penser qu'il y avait là sans doute plus matière à nouvelle qu’à un roman.
Car Indridason alterne les scènes d’interrogatoire et le proche passé qui a conduit à l’emprisonnement. Une histoire de séduction, puis d’amour qui orbite autour de ce soleil noir qu’est Betty, épouse d’un riche chef d’entreprise avec lequel elle semble entretenir une liaison perverse. Et comme les histoires d’amour finissent mal, en général… Le fric aura son mot à dire aussi, forcément, vous imaginez bien, avec l'une des plus grosses fortunes de l'île...
A mi-chemin du récit, l’auteur révèle un twist qui explique pourquoi je trouvais jusqu'à ce moment certaines phrases étrangement tournées – si je maîtrisais l’islandais, j’irais voir de quoi il retourne dans la VO. Si la surprise est totale, elle n’a toutefois guère d’intérêt pour l’intrigue elle-même et sa résolution, sinon à jouer avec nos a priori, nos préjugés, nous mettre le nez dedans en quelque sorte. Mais la "malhonnêteté" du procédé diminue quelque peu l'effet de cette petite leçon.
Là où l’Islandais excelle en revanche, c’est dans la description psychologique de ses protagonistes, leurs échanges, leurs rapports troubles et inégaux. Une belle concision stylistique au service de portraits emplis d'humanité - et de cruauté.
Au final, une lecture plaisante.



Traduit par Patrick Guelpa

mardi 16 juillet 2013

Monstres academy - Dan Scanlon



Bob Razowski et Jacques Sullivan sont de retour. Si Monstres et Cie narraient leurs aventures alors qu’ils étaient deux adultes à l’indéfectible amitié, ce film évoque leurs débuts, quelques années auparavant.
Comment ces deux-là, employés stars de l’entreprise Monster's inc se sont-ils rencontrés ? Bob était-il déjà une sorte de looser magnifique et à l’imparable logorrhée ? Sullivan se la pétait-il autant et ses performances défrayaient-elles la chronique de ce monde singulier où les petits humains sont à la fois source d’énergie et une menace toxique pour les monstres ? Et surtout, Bob et Sulli étaient-ils les meilleurs potes du monde ? Le film répondra à toutes ces questions, même si on s’en fiche un peu-beaucoup.
Car ce qui entraînait le récit dans le 1er métrage est ici à peu près absent : j’espérais une intrigue parallèle à la scolarité de nos chers monstres. Il n’y en aura pas. Zéro bad guy, point de menace sinon celle de se faire virer de cours - mais on sait déjà que nos deux étudiants seront des employés modèles quelques temps plus tard. 
Le discours sur l’amitié, le droit à la différence, la chance laissée aux outsiders, la nécessité du travail d’équipe, la force de la communauté… ça oui, vous n’y échapperez pas. On le sait, en Amérique, tout est possible et surtout les miracles, pourvu que l’on soit courageux et un peu dégourdi - aucun doute possible, la cité des monstres s’étend bien outre-Atlantique.
Visuellement, Pixar assure comme il se doit. Il faut dire que la boîte développe depuis les années 80 son propre logiciel de rendu photoréaliste et le propose à toute la concurrence : RenderMan. Lumière somptueuse, reflets complexes démentiels, transparences toujours plus maîtrisées : le film de 2001, l'un de mes préférés côté narration, paraît aujourd’hui bien daté. L’animation est bien sûr au top - manquerait plus qu’elle ne le soit pas. Là, c'est le soft maison Presto, mis en place sur le rasoir Rebelle qui est venu à la rescousse de l'équipe. Quant à la direction artistique, eh bien je ne suis pas fan de cette université qui, vue du ciel, ressemble à des pièces montées où circuleraient des théories de M&M's et de Smarties. Bof.
Depuis le formidable Là-Haut, j’attends toujours le Pixar qui m’emportera au-dessus de la masse des dessins animés numériques.
Si toutefois vous y allez, restez jusqu’à la fin. Je veux dire, tapez-vous tout le générique : comme bien souvent, une petite surprise récompensera votre patience. Hier, nous ne fûmes que deux à en profiter.

vendredi 12 juillet 2013

Les Chiens du purgatoire - Jérôme Fansten - sélection du Prix du Boulevard de l'imaginaire




Avec son roman policier Jérôme Fansten joue la carte de l’anti-enquête : il s’agit moins de savoir qui a commis le meurtre originel que d’en sauver le témoin, et donc le suspect, principal. Une tâche qui, le lecteur s’en rendra bien vite compte, s’avérera ardue. Une bonne part de la tension provient plutôt des rapports qu’entretient le héros avec le maître de sa double vie. Car Jopo est un ripoux, un vrai. Et son commanditaire un requin aussi dangereux qu’intouchable.
L’auteur, dont c’est le 2nd roman, prend un malin plaisir à décortiquer les motivations de son flic. Placés tout comme le Cercle dans une météo étouffante, ses protagonistes jouent le jeu délétère d’une certaine catégorie d’opportunistes. Celle de journalistes un peu fâchés avec la décence - l’un des personnages principaux est un chroniqueur judiciaire qui arrondit ses fins de mois grâce à la visite guidée de scènes de crime. Celle encore dont la misère sociale et le désarroi des pouvoirs publics face à la montée de la violence dans les “quartiers” pourrait bien faire la fortune.
Agrémentant son roman de coupures de presse, Fansten développe une thèse inquiétante qui n’engage sans doute que lui mais qui, sous couvert de fiction, a le mérite d’interpeller. Que se passera-t-il le jour où des milices privées - les sociétés de sécurité - remplaceront la police dans les endroits sensibles ? Ce marché juteux annoncé n’est-il pas déjà en train de changer la donne, de bouleverser des équilibres déjà précaires ?
Qu’on ne s’y trompe pas : Les Chiens du purgatoire est moins un réquisitoire à charge sous la forme d’une légère anticipation, que le portrait sensible d’une poignée d’hommes soumis à une pression de moins en moins supportable. Un portrait écrit avec une langue originale, à la fois crue et inventive et où, à de rares exceptions prêts, les coupables sont tous les victimes d’une société devenue folle.

jeudi 4 juillet 2013

Le Cercle - Bernard Minier - sélection du prix du Boulevard de l'imaginaire






Un flic érudit et traumatisé, un tueur hyper dangereux et double démoniaque du héros, un meurtre rituel, un innocent emprisonné, les petits secrets de la bourgeoisie de province, des politiciens pourris, une femme séquestrée, une intrigue au cordeau passée sous le prisme de multiples points de vue… Bernard Minier a réuni avec talent les ingrédients les plus classiques du police procedural contemporain. On ne lui en voudra pas de s’être même autorisé un décalque de Lizbeth Sander, la géniale invention de Stig Larsson, en la personne d’une fliquette lesbienne, motarde et assez douée en informatique pour fouiller le PC de son confrère afin de le protéger.
Minier ajoute à ce parcours balisé une noirceur sans rémission qui en fait tout l’intérêt. Car le monde, Minier le voit en noir. Peu d’espoir dans ses pages, peu de lumière sinon celle de la foudre qui s’abat continûment sur les paysages du sud ouest. Ce n’est pas un contrepoint, c’est une variation sur le thème de la violence, de la colère et d’une impossible innocence.
Le trouble naît peu à peu de cette touffeur aussi psychologique voire morale que météorologique. Et l’enquête, menée en une poignée de jours, rythmée par les fausses pistes, portée par des témoins aux allures de suspects, passionne moins que les trébuchements d’un héros dont on s’attend à tout moment à assister à la fin. Que ce soit d’anciennes amours ou les provocations d’un serial killer en liberté et à l’affection embarrassante, le passé ne cesse de flanquer des coups de pieds au cul du capitaine Servaz.
Pour notre plus grand bonheur.

Paru chez XO éditions

lundi 1 juillet 2013

Point Zéro - Antoine Tracqui - sélection du prix du Boulevard de l'imaginaire

Le premier prix du Boulevard de l'Imaginaire a été remis vendredi 28 juin à Paul Colize pour son excellent roman Un Long moment de silence (La Manufacture de livres). L'occasion de revenir sur la sélection d'ouvrages retenus, à travers quelques chroniques.




Comment résumer l’intrigue foisonnante d’une aventure dont un milliardaire, sa garde rapprochée, une équipe de secours en situation extrême, un vieux général russe, une créature monstrueuse, un jeune et génial autiste composent le casting principal ?
Antoine Traqui commence fort : avec ce 1er roman il entre avec panache dans l’univers du techno-thriller. Et de l’anticipation. Et du roman d’épouvante. Et de la fiction historique - Mussolini en guest-star. Des exemples audiovisuels ? Ce serait X-Files, croisant Les Aventuriers de l’Arche perdue, croisant les Thunderbirds. Une manière aussi de réinventer Jules Vernes - Un Vernes dont les Expandables auraient repris les rôles principaux. Côté roman, pensez aussi Dan Simmons, La Mère des tempêtes (John Barnes) ou Michael Crichton, ou Clive Cussler comme me le proposait un juré du prix du Boulevard de l’Imaginaire.
Erudit sans jamais ennuyer, portant, on l’aura compris, l’action et le fun au 1er plan, le roman fait preuve de bout en bout d’une maîtrise impressionnante malgré un rythme pour le moins frénétique et des pages très denses. Un Space Mountain littéraire, quoi, qui ne s'arrêterait qu'au bout de 800 pages. Revisitant quelques grands mystères du XXe siècle, Point Zéro tisse entre eux des fils improbables mais jouissifs et se permet le luxe de multiplier les twists, les rebondissements. On passe des mines d’Afrique du sud aux forêts de Russie, on file vers une base Antarctique sans négliger une étape gore en Sicile. Bref, une lecture indispensable sur la plage cet été, quelle que soit la météo - l'ombre d'une terrasse fera l'affaire. Ou votre lit. Dans tous les cas, je vous mets au défi de ne pas terminer le livre en un rien de temps.
C’est avec impatience que l’on attend la suite, car les missions internationales des Hard Rescues devraient être relatées dans deux tomes supplémentaires.