Affichage des articles dont le libellé est écriture. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est écriture. Afficher tous les articles

jeudi 3 janvier 2013

La Porte des limbes - nouvelle édition


Illustration d'Aurélien Police

Paru en 1997 en poche chez Mnémos, qui ne publiait d'ailleurs aucun grand format, La Porte des limbes était à la fois un exercice de style, mon 1er bouquin en librairie, une variation autour d'un univers de jeu de rôle dont je n'étais pas le créateur et le début d'une longue aventure professionnelle et amicale avec Stéphane Marsan. 

Rôliste prolixe, Tristan Lhomme avait développé les Selenim, ces vampires d'émotions, créatures à la fois fascinantes et dangereuses et issues d'autres êtres tout aussi magiques, les Nephilim. Il s'agissait de nourrir ces univers, d'aller au-delà des livrets et autres manuels, déjà très complets et publiés par la jeune maison d'édition, de faire vivre en roman ces  inventions au background très riche. 

A l'exception d'une brève incursion du côté de Donjons et dragons et de Cthuluh plus de dix ans auparavant, je n'étais guère rôliste pour ma part. Mais le fantastique était ma patrie de prédilection. A mon tour je m'emparai des Selenims pour raconter une histoire entre gothique et épouvante et la situai dans le Paris de la fin du XIXe siècle. 

Pourquoi cette époque ? Parce que je me passionnais alors pour les peintres symbolistes et toute cette ménagerie d'artistes plus ou moins talentueux, férus de spiritisme en un temps ou les machines étaient en passe de repousser les rêves et leurs mystères toujours plus loin dans l'imaginaire des hommes. La technologie s'imposait. Les guerres qui agitaient le continent étaient une répétition de l'orage de fer qui s'abattrait bientôt sur le monde entier. Mais pour ces femmes et ces hommes, la menace palpitait alors ailleurs, passionnante, parfois macabre, promettant à la fois le pouvoir et la connaissance d'un monde occulte dont ils espéraient devenir les petits maîtres et les porte-étendards. Si la psychiatrie connaissait ses premiers succès, la folie brillait comme un feu où ils venaient réchauffer leur spleen. Tout un peuple d'adolescents attardés, en quelque sorte. 
Une manne pour le rêveur et l'écrivain que j'étais - l'ado sur le retour. 

Son tirage épuisé, La Porte des limbes n'était plus disponible.
L'été dernier Nathalie Weil m'a proposé de rééditer un roman dont j'ai eu l'heureuse et tardive surprise de rencontrer quelques fans - merci Internet et les festivals spécialisés ! Avec l'aide précieuse de Stéphanie Chabert j'ai repris le texte, clarifié quelques points, simplifié quelques pages, développé certaines scènes. L'éditeur a joint un lexique en fin de livre pour expliquer sans détour ce que sont ces Selenims. 
Je suis heureux que ce roman parte de nouveau à la rencontre des lecteurs, d'autant qu'il montre une facette de mes goûts que mes bouquins ultérieurs ont plus ou moins dissimulés, même si je constate aujourd'hui que plusieurs préoccupations se retrouvent d'une histoire à l'autre - la mort et le deuil, les mondes parallèles, les complots. 

Cette année devrait paraître une seconde aventure des mêmes personnages, écrite à l'époque et demeurée  inédite à ce jour. En attendant de la découvrir, je vous propose de franchir sans tarder le seuil de la Porte des limbes...

jeudi 23 juin 2011

ELAMIA, l'intégrale




Lorsque j’ai commencé à écrire cette histoire je ne connaissais de la fantasy que Tolkien, Conan et la Quête de l’Oiseau du temps. Mes lectures penchaient plutôt vers le fantastique et l’épouvante : Jean Ray, James Herbert, Stephen King, Graham Masterton, Clive Barker… Pourtant, quand je présentai le projet d’Elamia aux toutes jeunes éditions Bragelonne, Barbara Liano, Stéphane Marsan et Alain Névant m’accordèrent une confiance sans réserve.
Il ne restait plus qu’à se mettre au travail. Un roman d’aventure avec des personnages hauts en couleurs bataillant au milieu d’un immense décor médiéval ? Pas de problème, ce ne serait l’affaire que de quelques mois, un an tout au plus. Imaginez un jeune soldat fonçant bille en tête sur des hordes sauvages après n’avoir affronté que des adversaires de paille, et vous aurez une idée de mon état d’esprit.
Mais c’est au cœur des regs d’Anakann, où je vivais des heures passionnantes en compagnie d’un quinquagénaire amnésique, d’un truculent méhariste et d’une théorie de démons, que Stéphane prit soudain conscience de l’ampleur de l’entreprise. Voix grave, sourire contrit : « Ami, tout cela est bel et bon mais je crains que ton enthousiasme ne t’ait fait perdre le sens de la mesure : tel que c’est parti, ton histoire ne tiendra jamais en un seul livre ».
J’étais dépité. La solution : effacer des chapitres entiers et vouer au néant des personnages que j’aimais comme des membres de ma famille. Impossible ! Il existait toutefois une alternative et elle tenait en un mot que mon éditeur me souffla aussitôt, un petit sourire aux lèvres : trilogie.
Un mot, certes, mais quelques années d’écriture supplémentaires.
J’hésitai : un roman c’est une exploration de la forêt voisine. Trois ? Une expédition autour du monde.
À la fois inquiet et trop épris de mes héros pour en sacrifier un seul, j’acceptai de relever le défi.
Aujourd’hui, je ne regrette pas une seule des années passées auprès de Joquinius, Kordac, Iriane, ou Julipen et c’est avec émotion que je tiens leurs aventures entre mes mains.
Car au bout du compte, un unique volume est parvenu à les contenir toutes…

Parution le 24 juin 2011

dimanche 26 septembre 2010

Comminatoire - et ça n'est qu'un début

Pas beaucoup de posts ces dernières semaines. Vous me trouverez plus facilement sur Facebook - oui, je sais, la confidentialité laisse à désirer et si seulement la pub, blablabla - et sur le site My Major Company Books : j'y parle de la publication prochaine de mon "thriller au féminin".
Par ailleurs, plusieurs projets d'écriture me tiennent éveillé et c'est tant mieux, car l'heure d'hiver approche.
Ah, et la suite des Dragons de la Cité Rouge connaît l'un de ces stand-by dont, mon éditeur et moi, avons le secret. Ne cherchez pas à en savoir... plus : l'explication promet à ses auditeurs une condamnation quasi permanente de l'hémisphère droit.
Hop.

---------

Il n'empêche que je me suis baigné l'ultime fois de l'année, sans doute, le mercredi 22 septembre, vers 18h30. La mer était haute, titrait 19° et des vagues bien formées malgré une mer calme m'ont bousculé tout droit vers le fond. C'était bon. Et c'est fini. Je déteste l'automne et je pourrais en dire autant de l'hiver. Je ne me gênerai pas, dès le 21 décembre.

---------

Que ceux que le tourbillon tour à tour irridescent et flamboyant de The Suburbs, d'Arcade Fire, n'a pas encore happé se précipitent sur le disque toutes affaires cessantes. Je veux bien leur parler ensuite.

mercredi 21 avril 2010

Comment dire ?

Bon, alors voilà.
Parfois je vois les images d'un album, des illustrations, je lis quelques lignes au dos d'un livre. Elles m'emportent dans un endroit et un moment que j'ai l'impression de connaître et que je sais aimer. Aimer intensément, comme un rêve dont on sort avec la certitude qu'il raconte quelque chose d'essentiel, un rêve qu'on veut reprendre maintenant.

J'aimerais pouvoir mieux l'expliquer. Ca a sans doute à voir avec l'enfance - une enfance idéale - et le regard d'adulte que je lui porte.
Ca a à voir avec le désir.
Ca a à voir avec ce que je voudrais fabriquer - écrire ou composer.

Mais ça m'échappe sitôt l'image dissipée, le livre fermé. On dirait un paysage lumineux à la fenêtre d'un train, entre deux tunnels.


-------------------

Quelques soucis dans la rédaction des aventures d'Alec. Shen me donne du fil à retordre. On pouvait s'en douter : dans le genre fille facile, on a vu moins coton. Les alliés manquent pour me prêter main forte. Je vais lui régler son compte, à la belle succube.

mardi 20 avril 2010

L'ultime illusion

Terminé les corrections d'une nouvelle à paraître chez Mnémos, pour une anthologie dirigée par Stéphanie Nicot.
Déjà, j'étais content de faire partie de l'aventure - merci Stéphanie.
Ensuite, je suis content du résultat. Je ne vais pas bouder mon plaisir, non mais !
Plus le temps passe, plus une certaine sécheresse accompagne ces textes courts. Ca n'est pas une facilité, loin de là : j'ai une propension non négligeable à m'étendre sur la description, avec fleurs et pompons, vous voyez... Alors j'élague, m'efforce à trouver en peu de mots et encore moins d'adverbes et adjectifs le sens d'une scène, d'un sentiment, d'une motivation.
Quand ça marche, c'est jouissif, c'est vraiment jouissif.
En revanche, écrire des dialogues brefs en forme de réparties est de plus en plus spontané. Et le plaisir toujours plus grand. Je n'en suis pas à atteindre la classe d'Elmore Leonard, ou celle des grands cyniques britanniques. Ô que non.
Mais je m'amuse.
Et puis, je me jette désormais avec plus d'entrain dans le grand bain de l'émotion.
Cette fois, il s'agit d'un vieil homme, magicien et mercenaire de profession, sur le point de mourir. Il ne lui reste que quelques jours à vivre et un trésor à découvrir. Du moins, une voyante le lui a-t-elle affirmé.
Une course contre la montre s'engage alors que le bonhomme, une grande gueule pas très recommandable, se lance dans l'ascension d'une montagne.
L'antho paraîtra en mai.
Pile pendant le festival Imaginales. Elle est pas belle la vie ?

dimanche 28 février 2010

Phase terminale ?

Voilà, ça y est : le premier jet de mon thriller est terminé.
On me demande ici et là si je n'ai pas le blues.
Oh que non !
Je ne l'ai jamais. Terminer un 1er jet, déjà, n'est pas synonyme de fin du travail sur le projet : dès que j'aurai reçu les remarques de mon éditrice je m'y remettrai.
Ensuite, je ressens plutôt un immense soulagement. Il s'agit d'un projet difficile, compliqué, qui a demandé beaucoup de cogitations sur la structure même de l'histoire. Son volume même a beaucoup évolué. Dans sa dernière mouture, il a perdu un tiers de son épaisseur : des digressions auxquelles on pense tenir coûte que coûte avant de prendre conscience, à quelques mois de distance, qu'elles pèsent sur le rythme.
Après, il y a aura probablement encore d'autres modifications à apporter, pour tenir compte de réflexions d'autres lecteurs.
Par ailleurs, le blues je l'ai plutôt quelques mois après la parution, quand je ne suis plus dans l'actualité de l'éditeur. Vous savez, ce moment où lorsque vous passez dans les bureaux on ne vous saute plus dessus pour exiger en urgence et avec un grand sourire telle ou telle info, mais que l'on se contente de vous saluer vite fait, avant de bûcher avec un autre auteur. Là, je deviens un peu jaloux et je commence à ressentir une pointe de déprime.
Du coup, je re-signe pour un nouveau roman, et c'est reparti pour un tour.
Les prochains jours, je vais m'atteler à l'écriture d'une certaine Reine Noire.

jeudi 4 février 2010

Quoi de neuf en deux mille dix ?

Des projets, vous ai-je dit il y a quelques jours - quoi, ça fait des semaines ?

Alors voilà :

A la demande générale, il est fort possible qu’Alec Deraan reprenne du service d’ici peu.

Le bonhomme s’ennuyait ; il me l’a fait comprendre à l’aide d’une pétition transportée à dos de dragon.

Parti quelques mois sur une autre aventure avec des morceaux de vampires dedans, je fais un break et quitte le XXIe siècle parisien pour rejoindre le monde d’Alec Deraan. Pas de date précise, mais l’automne j’espère. Le synopsis est en cours de cogitation et j’ai une idée assez précise de la trame…

Par ailleurs, je travaille de nouveau sur un thriller dont le premier jet est achevé depuis deux ans.

Il m’occupe à plein temps.

Encore sur le polissage du récit, de l’intrigue, je suis à deux doigts de reprendre la rédaction de nouvelles scènes. Si je vous dis que j’ai hâte de retrouver mes personnages, de leur donner de la voix, de leur flanquer de grosses décharges d’émotions, vous me croyez ? Parfait… Parce que les plans zé synopsis c’est bien, mais à côté de la rédaction c’est comme potasser un guide de voyage avant de se rendre sur place : excitant au début, fastidieux ensuite, bourratif enfin.


Ce roman aura été un travail de longue, de très longue haleine.

Impossible d’en dire beaucoup plus pour le moment mais il a été retenu chez un éditeur important et tout le projet devrait être une belle surprise, aussi excitante qu’inédite.

Wouah. J’ai hâte, je vous dis !

mercredi 6 janvier 2010

2010 ? Ah ben oui, dis-donc


La rentrée...
Les projets reprennent vie après un sommeil réparateur - enfin, on le souhaite...
Au boulot !

Que vous soyez lecteur régulier de ce blog ou simple passant, portez-vous bien !

mercredi 16 décembre 2009

Le chirurgien - nouvelle inédite

photo: D.R.


Une nouvelle inédite... Enjoy !

(parue initialement en deux parties sur ce même blog, la voici en intégralité dans le même pos
t)

---------------

Le chirurgien

1

Comme tous les matins depuis trente ans, Saul Irwin se rendit à l’hôpital en taxi.

La voiture jaune longea le cimetière où étaient enterrés les parents du chirurgien et deux de ses oncles.

Sa première épouse reposait à l’autre bout de la ville. La seconde dormait encore dans le grand appartement qui dominait la cité. Il souleva à peine son chapeau, comme s’il le remettait en place.

Saul attendit que le taxi ait dépassé le mur du cimetière pour consulter la messagerie de son téléphone cellulaire. « Le jour se lève et je n’ai cessé de t’aimer de toute la nuit, en chacun de mes rêves. Ton Trésor, à qui tu manques tant ».

Un sourire tira ses traits sévères à la lecture du message et il regarda dans le rétroviseur pour s’assurer que le chauffeur ne l’observait pas.

Quinze minutes après avoir salué le groom de son immeuble, Saul passait les portes de l’hôpital.

– Bonjour Lydia, comment va-t-on aujourd’hui ?

Il n’avait pas enlevé son chapeau et marchait d’un pas alerte. L’infirmière répondit alors qu’il passait devant le guichet :

– Bien professeur, merci. Et vous ?

– Mieux qu’hier et moins bien que demain…

Quelques pas plus loin, une collègue le rejoignit. Ils marchèrent côte à côte. Son chapeau en main Saul dit :

– Vous avez une mine superbe Heloïse.

– Vraiment ?

– Peut-être ne vous voit-on pas assez en salle…

– Nos concitoyens ont moins de phlébites et de varices, ces derniers temps. Je crois qu’ils commencent à écouter nos recommandations.

– Si seulement vous disiez vrai…

– … Nous n’aurions plus de travail.

– Exactement.

Ils se séparèrent à l’entrée d’un couloir. Saul Irwin poussa la porte de son bureau.

Une fois débarrassé de son pardessus il s’assit dans son fauteuil, poussa un bref soupir de sportif et souleva le combiné de son téléphone fixe. Le doigt en l’air, il hésita à composer un numéro. Reposa le combiné et saisit son téléphone cellulaire pour écrire un message.

« T’aime aussi, Tendre Bébé. Si épouse au bridge comme prévu, passe te voir fin de journée dans nid ».

Il lui restait une demi-heure avant d’ouvrir le premier patient. Il s’accorda dix minutes pour lire le journal. Après quoi, il monterait en salle d’opération.


2

Madame Irwin était au bridge. Monsieur Irwin donna au chauffeur une adresse à deux rues du « nid » : on n’est jamais trop prudent. Durant le trajet il se mit à bailler. La journée avait été longue et les interventions plus compliquées que prévues. À une époque il avait aimé ces difficultés, comme on aime les surprises dressées au bord d’une route droite. Aujourd’hui, elles l’ennuyaient. Le journal sur les genoux il somnolait quand le chauffeur le réveilla.

Une fois sur le trottoir, Saul frissonna. Il n’avait jamais aimé ce quartier. De nuit, il était sinistre. Quant à son envie de retrouver Hannah, elle s’était dissipée durant son court sommeil. Le taxi était arrêté au feu, à dix mètres de là. Le chirurgien le rejoignit au trot.

– J’ai changé d’avis, lui dit Saul.

Une demi-heure plus tard, il était dans son bain, écoutant les Variations Goldberg.

Bach l’enchantait. « Mes poèmes mathématiques », souffla-t-il. Son épouse ne serait pas là avant minuit. Talula Irwin détestait Bach et lui préférait Malher. Il était impossible d’écouter Bach lorsqu’elle était là.

Hannah aime bien Bach, quand nous sommes ensemble. Oh ! Hannah…

Il avait oublié de rappeler la jeune femme. Il le lui avait pourtant promis, à l’aide d’un court message, en remontant dans le taxi.

Dès que je sors de l’eau, je lui téléphone.

Saul aimait l’artiste rencontrée lors d’un cocktail. Enfin, il n’aurait su dire si c’était tout à fait de l’amour. Les premières heures de leur relation avaient transformé sa vision de l’existence. Il avait cru quitter Talula et ouvrir une galerie d’art. Puis tout avait très vite repris sa place.

Comme au sortir d’une convalescence réussie.

À présent, Hannah s’intégrait à sa vie tel un membre secret de sa famille. Aussi rassurant que monotone, aussi envahissant parfois. Le sommeil le gagna. Il sortit à temps de son bain pour accueillir, en peignoir, son épouse.


3

Cette nuit-là, le chirurgien fit un cauchemar.

Saul se promenait au milieu d’un champ de fleurs. Il s’en trouvait de toutes les couleurs et de toutes les formes. Elles montaient jusqu’à ses chevilles et aussi loin que son regard portait, elles épanouissaient leurs corolles lumineuses dans un poudroiement de pollen.

Saul sentait confusément qu’il devait se rendre quelque part et qu’il était en retard. Il ne trouvait pas son chemin : il avait beau regarder dans toutes les directions, le paysage était uniment empli de fleurs. Au fur et mesure de ses pas, la panique le gagna. Les plantes montaient de plus en plus haut et bientôt, elles obstruèrent sa vue. Le pollen s’était concentré en une brume et Saul y respira avec difficulté.

Encore quelques minutes et les corolles formèrent une voûte étouffante au-dessus de sa tête. Progresser lui devint aussi difficile que s’il perdait progressivement l’usage de ses jambes. Il entendit un vrombissement et comprit que des abeilles et des bourdons volaient tout près, en nombre croissant. Le vacarme de leurs ailes emplit son crâne tandis que sa gorge s’étrécissait dans l’irritation du pollen. Il chercha de l’air et de la lumière et ne trouva que le vide et l’obscurité.

Le chirurgien s’éveilla en sueur. Il savait que la plupart des cauchemars ont pour fonction de réveiller le rêveur. Il se redressa dans le grand lit. Talula ronflait à ses côtés en lui tournant le dos. Saul se leva et marcha vers les toilettes. Il déglutit et crut que les abeilles et les bourdons de son rêve avaient crevé son larynx d’un millier de dards.


4

Le lendemain de son cauchemar, le chirurgien annula la seconde opération prévue en fin de matinée. Sa gorge était si douloureuse que sa tête lui tournait. Il dut se résoudre à consulter un collègue qu’il avait pris en amitié vingt ans auparavant.

– Tu ne m’avais pas dit que tu t’étais fait retirer les amygdales, lui dit Paul.

– Je ne me suis pas fait retirer les amygdales.

– Si tu crois que je t’en veux pour avoir consulté un concurrent, tu te trompes…

– Je n’ai consulté personne et je n’ai subi aucune intervention.

Ils argumentèrent encore quelques minutes. Puis Saul Irwin dut se rendre à l’évidence : son ami ne plaisantait pas et ses amygdales avaient disparu, proprement sectionnées. S’il ne prenait pas les médicaments nécessaires, il risquait une grave infection.

– Je vais te prescrire un peu de repos. Au moins une semaine. Et une semaine de plus ne serait pas de trop pour que tu retrouves toute ta tête.

– Je n’ai pas perdu la tête. Je ne l’ai jamais perdue.

La seule fois où il se souvenait avoir perdu la raison, c’était aux premières heures de sa relation avec Hannah. Quitter Talula et ouvrir une galerie d’art… Il fallait être fou pour croire cela possible.

– Je prends volontiers cette semaine de repos mais oublie la seconde. Et promets-moi de ne parler à personne des raisons de mon absence.


5

Talula fut aux petits soins pour son époux durant les trois premiers jours. Elle n’en revenait pas qu’il ait décidé cette intervention sans même lui en parler. Saul se défendit d’avoir décidé quoi que ce soit ; mais comme elle le regardait avec un air sceptique, il abandonna. Malgré ses prières, elle raconta à ses amies l’intervention secrète. Le quatrième jour il devint odieux et le soir Talula partit au bridge. Quinze minutes après son départ, la sonnette de l’entrée retentit.

– Hannah ! Que fais-tu ici ?

– Mon Trésor, ta femme t’abandonne alors que tu es convalescent : il faut que quelqu’un prenne le relais, tu ne crois pas ?

Elle tomba le manteau. Dessous, elle était habillée d’une robe de soie très décolletée.

– Tu es folle…

Il aurait voulu lui dire de partir sur le champ. Il sentit le désir monter en lui et en oublia l’inflammation de sa gorge.

Ils firent l’amour en écoutant Bach puis le chirurgien mit l’artiste à la porte en lui faisant promettre de prendre un taxi qui la conduirait au seuil de son appartement.

– Tu t’inquiètes pour moi ? demanda alors Hannah.

– Tu sais très bien que je déteste ce quartier. Un jour il t’arrivera quelque chose…

– Je pourrais m’installer ailleurs mais tu sais que je n’en ai pas les moyens.

– Pourquoi ne cherches-tu pas un autre travail ? demanda-t-il sans conviction.

– Mon métier te plaisait, quand tu m’as trouvée.

Elle ne disait jamais « rencontrée » : Hannah insistait sur l’idée que Saul avait accompli la démarche d’aller vers elle puis de la séduire.

– Tu es une artiste merveilleuse…

– Ça veut dire que tu aimes mon travail ou l’individu derrière ce travail ?

– Allons, allons. Talula va arriver d’un instant à l’autre…

Il sortit de l’argent d’une boîte pour qu’elle paie le taxi mais elle refusa car elle aurait eu l’impression que Saul achetait ces heures de plaisir.

La maîtresse croisa Madame Irwin à l’entrée de l’immeuble devant la présence discrète du groom.


6

Trois semaines après la disparition inexpliquée de ses amygdales, Saul Irwin se rendit au club de billard. Il n’avait rien pour les atmosphères enfumées, mais le club lui rappelait ses années d’étudiant en médecine et ses premiers moments d’indépendance véritable, loin de sa mère.

Il y retrouvait des collègues et des gens moins fréquentables, comme ceux qu’il aurait détesté croiser près du « nid ». Parmi ses collègues, personne ne parlait de l’hôpital ni des patients. Saul gagna trois parties d’affilée. Ce n’est qu’à la quatrième qu’il se plaignit de douleurs dans le bas-ventre. À la sixième, il était si pâle que ses compagnons lui conseillèrent d’arrêter et de rentrer chez lui. Le chirurgien céda à leurs recommandations. Une fois arrivé, il se coucha sur le flanc, plié en deux, hésita avant d’appeler une ambulance.

– Je te rappelle que tu n’as jamais été opéré de l’appendicite, lui dit sa femme.

Saul songea que sa première épouse aurait pu lui faire cette remarque. À la réflexion, sa mère aurait pu la faire, elle aussi.

Vers quatre heures du matin il s’endormit enfin, ivre de fatigue. Il rêva à nouveau de fleurs, de marche éperdue et d’asphyxie. Cette fois, une voix humaine avait remplacé le bourdonnement agressif des insectes. Il s’éveilla pour surprendre son épouse au téléphone avec un service médical d’urgences.

– Raccroche tout de suite, Talula. Je n’ai plus mal.

S’il avait été honnête, il aurait dit : je n’ai plus aussi mal – seulement la nuance n’aurait pas dissuadé Talula d’appeler.

Elle raccrocha, posa la main sur le front de son mari et constata que la fièvre avait baissé. Ses doigts se nouèrent à ceux de Saul et elle prit une profonde inspiration avant de l’interroger :

– Que t’arrive-t-il, en ce moment ? Tu as des soucis particuliers ? Des problèmes au travail ? Tu n’as pas l’air d’aller bien. Pas bien du tout, même…

Saul crut lire derrière l’inquiétude de l’épouse une forme de satisfaction. Une impression si déplaisante qu’il préféra se rendormir que de creuser la question.

Il dut attendre de se trouver torse nu devant le miroir de la salle de bain pour comprendre ce qui lui était arrivé.


7

– Appendicectomie, lui dit Ira, l’un de ses collègues et partenaire de billard.

– C’est impossible.

– C’est pourtant vrai.

– J’ai dû me couper…

– Sans t’en rendre compte ?

Saul eut un vertige. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait.

– Réfléchis, reprit Ira. Cherche bien : tu as peut-être des troubles de la mémoire et tu ne te souviens pas de ce qui s’est passé cette dernière semaine.

– Tu étais avec moi au billard. Ça a commencé là. Je n’ai pas eu le temps de subir une ablation de l’appendice durant la nuit, chez moi.

– Et Talula n’est pas diplômée de médecine.

– Talula n’a aucun diplôme.

Ira gratta sa barbe naissante. Il était à la fois perplexe et amusé.

– C’est une belle cicatrice. Tu veux mon avis ? Une seule personne est capable d’un boulot aussi propre.

– Et c’est moi…

– Exactement.

Saul eut la nausée. Il s’était coupé le bas-ventre et il ne fallait pas chercher plus loin. Il s’était coupé sans même s’en rendre compte. Ce n’était pas plus absurde de croire cela que d’imaginer avoir subi une appendicectomie à son insu.


8

S’il passait tous les jours devant le cimetière où reposaient les siens, Saul Irwin y entrait rarement. Il affirmait que les défunts vivaient en lui et qu’il n’avait pas besoin de se pencher au-dessus de stèles pour se rapprocher d’eux. Les défunts ne vivaient pourtant pas plus en lui que dans le cimetière, car Saul ne consacrait à leur souvenir que la minute de taxi matinale.

Le jour où il apprit l’ablation probable de son appendice, il annula toutes les interventions prévues et descendit à pied vers le parc arboré où étaient enterrés ses parents et deux de ses oncles. Il ne chercha pas longtemps à savoir d’où il tenait l’envie de cette visite : la folie et la mort se côtoyaient trop sûrement.

L’endroit était plus plaisant que dans son souvenir. Le désordre des stèles gravées en hébreu, poussant au milieu des herbes, donnait l’impression d’un jardin de fées. La rumeur urbaine était amuïe par le mur d’enceinte, lequel disparaissait derrière des arbres aussi vieux que la ville elle-même.

L’homme ne trouva pas aussitôt les tombes de ses aïeuls. Il les chercha sans impatience, comme s’il craignait que sa mère lui reproche d’avoir attendu tout ce temps pour venir.

En chemin il croisa des religieux. Comme ils semblaient lui jeter un regard désapprobateur il préféra baisser les yeux. Malgré sa bar-mitsva Saul Irwin avait abandonné toute pratique religieuse régulière. Il ne respectait pas le shabbat ni ne mangeait kasher. S’il était croyant, c’était moins pour donner une ligne morale à ses actions que pour ne pas avoir à imaginer le néant après la mort. Josephine, sa première épouse, était catholique. Talula était protestante et Hannah athée, malgré ses origines ashkénazes.

Ses parents avaient été bien différents et ses oncles tout autant. Jusqu’à ce que la mort les emporte ils avaient désapprouvé la vie de Saul.

Alors qu’elle était hospitalisée dans le service de Saul, Sarah Irwin avait refusé que son fils l’opère :

– Tu ne t’es pas occupé de ta mère de toute ton existence égoïste et impie. Pose les mains sur moi et je suis sûre que les portes du paradis me seront à jamais fermées !

– Je te connais maman : tu aurais assez d’énergie pour les ouvrir toute seule.

– Sors d’ici. Je n’ai pas eu besoin de toi pour te mettre au monde ; je me débrouillerai sans toi pour le quitter.

– Je te rappelle qu’on ne meurt pas d’un kyste à la cheville.

– Qui es-tu pour l’affirmer ?

– Un chirurgien diplômé, maman.

– Je n’ai pas besoin d’un diplôme, j’ai besoin d’un fils qui n’aurait pas renié Dieu…

Les imprécations maternelles avaient été si fréquentes et si fortes qu’elles avaient dissuadé Saul d’avoir des enfants. D’une certaine manière, elle avait gagné : l’impiété filiale ne se reproduirait pas.

Il parvint enfin aux tombes. Il ne ressentit rien de particulier et fut presque surpris de ne pas trouver les siens assis en cercle, sourcils froncés, un air de profond reproche sur le visage.

Son téléphone trembla dans une poche, comme un petit animal malade et qui chercherait à sortir de là : Hannah venait aux nouvelles. Elle était la seule, parmi les personnes au secret, à ne pas le prendre pour un fou. Saul lut le message :

Le monde invente plus de mystères que nous n’écrivons de vérités.

Hannah était une artiste. Elle avait beau être athée, ses propos paraissaient au scientifique qu’était Saul aussi irrationnels qu’un miracle biblique.

Pourtant, il ne pouvait échapper à ce qui lui arrivait.

C’est une belle cicatrice, avait commenté Ira. Une seule personne est capable d’un boulot aussi propre.

En un éclair, le chirurgien se souvint qu’il avait opéré une adolescente de l’appendicite, la veille de la partie de billard. Il chercha dans les méandres de sa mémoire les interventions pratiquées avant son réveil douloureux, quelques semaines auparavant. Il crut que le sol se dérobait sous ses pieds quand il comprit avoir retiré les amygdales d’un homme.

Il voulut vérifier ces faits sur son planning, aussi tourna-t-il les talons et quitta à pas pressés le cimetière. Ce n’est qu’une fois l’enceinte de l’hôpital franchie qu’il réalisa n’avoir adressé aucune prière aux siens.


9

L’une des raisons pour lesquelles Saul Irwin aimait Bach était que sa musique ne laissait pas de place au doute. Elle avait une évidence qui convenait au chirurgien, une rigueur qui ne fermait pas la porte à l’émotion mais la tenait à l’écart des cathédrales du pathos. Quand on l’interrogeait sur Bach, Saul rappelait toujours que le musicien avait proscrit toute libre interprétation de ses œuvres : il suffisait de lire les partitions avec la plus grande exactitude pour exprimer ce que le compositeur avait écrit. Le doute n’habitait pas l’œuvre de Bach tout comme il n’avait pas sa place dans la vie de Saul.

Du moins jusqu’à ce jour.

– Bonjour professeur, comment allez-vous ? demanda Lydia au guichet de l’accueil.

Saul tenait son chapeau à la main, il ne répondit pas. Une fois dans son bureau, il consulta son agenda. Amygdalectomie, appendicectomie : les deux opérations y figuraient bien. Il se frotta le front lentement, comme si le doute était une encre qu’il pouvait effacer de la paume.

Un peu plus tard il rendit visite à ses patients. Il avait la tête ailleurs et lui qui d’habitude écoutait les uns et les autres avec attention ne retint rien des plaintes de l’une, des remerciements de l’autre.

C’est alors qu’il achevait ses visites qu’on l’appela pour une urgence. Il aurait hésité à y répondre – et sa position dans la hiérarchie le lui permettait – s’il n’avait pas été le seul chirurgien disponible ce jour-là.

– Alors qu’avons-nous aujourd’hui ? demanda Saul en arrivant au service.

– Blessure par balle, répondit le médecin urgentiste qui avait préparé la victime pour l’intervention.

En un geste réflexe Saul se toucha le bas-ventre. La cicatrice était encore douloureuse, comme pour lui rappeler que rien de tout cela n’était un rêve, qu’il ne pouvait échapper bien longtemps à l’absurde réalité que devenait sa vie.

L’urgentiste le vit grimacer et lui demanda si tout allait bien.

– Autant que possible et sûrement mieux que notre patient.

– Patiente : c’est une femme, la trentaine. Et elle est plutôt séduisante…

Une alarme sonna dans l’esprit du chirurgien et il saisit le dossier. Il tressaillit en découvrant le nom de la blessée.


10

Hannah gisait inanimée au centre de la salle, nue à l’exception d’un drap bleu. Comme elle semblait paisible… Un complexe appareillage la maintenait à la fois endormie et en vie. Saul haletait derrière son masque. L’équipe attendait ses ordres, gênée par l’indécision inhabituelle du chirurgien, et ceux qui le pouvaient s’animaient pour dissiper la tension naissante.

– Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous, lui rappela un assistant.

– Je sais, je sais.

La blessure était mal située et l’hémorragie avait été stoppée in extremis par les urgentistes. La balle était toujours en place, attendant l’agilité du praticien pour quitter la moiteur des chairs. L’extraire demanderait une concentration excessive car elle touchait la colonne vertébrale.

Ainsi le « nid » avait réservé à Hannah le pire des sorts que son amant pût imaginer : des coups de feu, une balle perdue, une innocente voisine.

– Vous la connaissez, n’est-ce pas ? demanda une infirmière.

– Je ne vois pas en quoi cela vous regarde.

– Disons que nous pourrions comprendre votre refus de l’opérer.

– Mais je suis le seul chirurgien disponible, compléta Saul.

– Alors on y va ?

– Tout le monde ici a bien conscience que notre patiente ne pourra peut-être plus remarcher après l’extraction du projectile ?

L’équipe répondit par l’affirmative.

Saul avança d’un pas vers Hannah. Il repensait à son agenda, à ses dernières interventions. Les amygdales et l’appendice. Un dernier pas l’amena au-dessus du corps. Il contempla la plaie comme s’il avait pu y lire l’avenir – le sien. Hannah ne remarcherait sans doute plus. Les bras de Saul restaient immobiles, refusant de se lever pour débuter l’intervention et l’infirmière en chef toussota ostensiblement. Il aimait travailler avec la musique de Bach ; l’équipement de la salle dévolue aux urgences ne le permettait pas.

Le chirurgien prit une profonde inspiration. Il pouvait encore refuser d’opérer. Tourner les talons et quitter la salle. Il s’était toujours considéré comme un homme libre, surtout après la disparition de sa mère. Tous ses choix lui appartenaient et s’il avait dû désigner qui se tenait à la droite de Dieu, il aurait répondu sans hésiter « le libre arbitre ». Saul Irwin avait choisi sa vie, son métier, il avait choisi ses femmes. Il avait choisi sa maîtresse et les rapports qu’il convenait d’entretenir avec elle.

Il se demanda quelle impression cela lui ferait de ne plus pouvoir marcher. Puis il débuta l’intervention.


copyright Erik Wietzel, 2009

vendredi 9 octobre 2009

Go !

C’est parti.

Après quelques synopsis plus ou moins aboutis et jamais convaincants, j’ai enfin trouvé de quoi m’amuser. Aujourd’hui je me lance dans la rédaction à proprement parler de mon prochain roman.

Quelque chose de rapide et rythmé. On y trouvera son pesant d’émotions aussi. Roméo et Juliette sont passés par là.

Voilà longtemps que je voulais recoller au XXe siècle. Oh, pardon : au XXIe. A l’exception d’une parenthèse j’ai passé ces dernières années à dos de dragon, avec des armures plus ou moins confortables sur le dos. J’ai adoré ça mais le grand air ça fatigue et je vais ranger mon épée si vous voulez bien.

Je me sens comme un gosse.

Le surnaturel, le fantastique et l’étrange restent mes terrains de jeux favoris – qui voudrait laisser son gamin jouer avec ses figurines sur le sol d’une usine ? – ce sera une aventure de fantasy urbaine. Avec des crocs dedans.

Le plus amusant sera de me mettre dans les pensées d’une jeune femme et de parler à la 1ère personne. Ça ne me fait pas peur. J’ai déjà écrit deux romans sur ce mode-là ; l’un a été publié il y a presque, mon Dieu, dix ans de cela. L’autre, je l’ai terminé l’an dernier.

Le plus difficile sera, comme toujours, de faire tenir l’histoire debout sans qu’on voie les béquilles, les ficelles, les échafaudages.

Emma W.

Elle a un charme dingue.

Je l’aime déjà.

vendredi 2 octobre 2009

Compas et portulans ?


Voilà plusieurs mois que je n’ai pas écrit.

Pas écrit de roman.

Les synopsis s’alignent. En fait, j’en ai un par mois écoulé depuis que j’ai terminé un drôle de roman « jeunesse ». Ou qui devrait l’être, je n’en sais trop rien.

Sans doute l’un des textes que j’ai eu le plus de plaisir à écrire, où j’ai trouvé mon compte en chacune des lignes. Où il était question de deuil, du libre-arbitre, du nécessaire renoncement aux décisions que les parents ont prises pour vous.

Du tout aussi nécessaire engagement dans les choix personnels, à l’heure de franchir les derniers feux de l’adolescence.

De la responsabilité, quoi.

Oh, ces thèmes composaient le fond du roman ; pour le reste, ce qui s’agite en surface et donne les couleurs, les mouvements, c’était des péripéties un peu folles, teintées d’amour, sur le ton du réalisme magique : partir en quête d’un cercueil d’un type très spécial, à l’autre bout du pays. Dans une sorte d’Hollywood où œuvrerait encore, dit-on, un illusionniste prestigieux. Le genre à pouvoir fabriquer ledit cercueil.

Un court roman.

Des lecteurs bien intentionnés m’en ont dit assez de mal pour que j’arrive à le corriger et à y insuffler, je crois, cette part d’émotion que je lui refusais – comme si j’avais peur que l’histoire parle un peu trop de moi et pas assez du héros. Comme si j’avais peur que ça se voie. Ils m’en ont aussi dit assez de bien pour que je croie à la nécessité de lui donner sa chance.

Enfin... de me la donner.

Alors, je l’ai envoyé. Il flotte ici et là, sans grand signe de vie.

Depuis, j’aligne les projets. Synopsis, résumés, plans détaillés… Rien d’assez folichon pour convaincre mon éditeur ou me convaincre moi-même.

Les semaines passent.

Non pas « rien à l’horizon », mais plutôt des armadas formidables aux voiles tissées d’or, aux étraves serties d’émeraudes. Mais que je m’approche et alors ce ne sont plus qu’esquifs croulants sous les brimborions, les bimbeloteries. Les voiles baillent sous un vent de soupirs.

Bientôt ce sera pétole.

Bref, ça fleure moins les Grandes Découvertes que le suint de radoub.

Redresser la barre, border les voiles, toutes, y compris ce petit hunier de rien qui pourrait bien faire la différence.

Et surtout, connaître sa destination.

A quoi sert d’écouter le vent, lire la mer, vaincre les courants si on ne sait où l’on va ?

Ce soir, je quitte le gaillard d’arrière, je descends en cabine et j’ouvre le coffre des cartes.

On verra bien qui, du capitaine ou de son indécision, aura le dernier mot.

jeudi 2 juillet 2009

Manuels d'écriture : la glace et le feu

Torres del Paine.Región de Magallanes, Chile. Photo de Michel Gutierrez

Longtemps je suis immergé dans les manuels et autres méthodes d’écriture.
Pourquoi ?
Pour progresser bien sûr. Un côté « s’ils y sont arrivés et qu’ils prennent la peine d’en causer, alors je vais forcément y trouver de quoi m’intéresser ».
Ou encore « et si un roman réussi était la tranquille application d’un astucieux mode d'emploi plutôt que le résultat d'un long et pénible travail ? »
Ouh, le vilain mot est lâché!
Car on imagine sans peine que derrière cette curiosité insatiable se trouvait une forme de... paresse - voilà pour le second gros mot du post.
Nous sommes tous à la recherche d’un déclic, d’un truc. D'une recette. Surtout lorsqu'on débute et que la rédaction d'un roman ressemble à l'assaut final de l'Everest, par temps de chien.
De fait, ces méthodes je les ai lues, consultées, relues, bouquinées, compulsées, épuisées…
Avec le recul dû à mon grand âge, je comprends désormais que ces livres et articles m’en disent plus sur l’auteur et sa façon de regarder son métier, de s’observer en train de travailler, que sur la meilleure manière pour les apprentis romanciers d’écrire de la fiction.
Si je vous parle de ça, c’est que je reviens tout juste d’un post de l'écrivain d'urban fantasy Van der Meer sur le sujet.

Qu’ai-je appris en lisant Ecriture, de Stephen King ? Qu’il avance sans plan, sans intrigue très définie. La chute, le twist le rebondissement final ? Il n’en a pas. Mieux : il vous conseille de ne pas en avoir. Oups, voilà le genre de recommandation que j'éviterais de transmettre. J’y ai surtout appris comment il en est venu à boire exagérément, le King. À quel point son épouse compte dans sa vie. Et combien violent fut son accident de voiture, en 1999. Oui, j’y ai trouvé une centaine de passages geek oriented. Sur King lui-même. L'écriture? Hormis l’évidence « les proverbes, c’est mal, évitez d’en saupoudrer vos paragraphes », c'est pas très fourni. Inutile d'y chercher le secret du maître. Vous espériez quoi ? King est un génie, passez votre chemin.

Qu’ai-je tiré de l’Art de la fiction, de David Lodge ? Son goût pour le roman du XXe siècle, le rappel de quelques figures de style, aussi.

Les conseils de Dan Simmons m’ont montré à quel point ce type est bavard, sentencieux, cultivé, un tantinet agressif. Et fondu d’ Emma Bovary. Un prof de lettres un peu tendu, quoi.

Orson Scott Gard place le personnage au centre du roman. Ecoutez ça: impossible de toucher le plus grand nombre sans élaborer des personnages profonds, dénués de tout clichés. Bien entendu, les tables de librairies et les tourniquets des aéroports nous prouvent le contraire : le poncif, en littérature comme en pop, est recherché avec acharnement par le lecteur lambda. Il se trouve simplement que Gard ne travaille pas avec ces héros-là – et son livre est passionnant par ailleurs.

Les recettes de fiction cuisinées à l’Américaine, j’en ai lu quelques unes. A force d'ingrédients, d'ustensiles et de température de cuisson j'ai foiré mon soufflé avec le célèbrissime Story . J'espère que son auteur n’imagine pas sérieusement que Bergman mitonait ses scénarios comme il le décrit. À fuir…

Dans le très abordable et captivant Writer’s Journey de Christopher Vogler, j’ai enfin saisi pourquoi un paquet de films hollywoodiens semblent tirés du même moule. L’auteur, script doctor, y reprend les théories de Campbell sur la structure narrative des grands mythes. Oui, le Campbell dont Lucas a fini par avouer avec pas mal de retard s’être inspiré pour écrire le premier Star Wars. Une structure narrative que la littérature de fantasy a d’ailleurs beaucoup utilisée. Le voilà en français.

Bernard Werber est un passeur, un vrai. Notre nocher made in France : rien ne saurait l’empêcher de transmettre son ineffable optimisme : être publié ? oui, c’est possible ! À condition de volonté, d’acharnement, de travail et d'une bonne dose de chance - ne comptez pas trop sur le talent. Ses conseils sont sympas, surtout si vous venez de tremper le pied dans l’eau glaciale de la fiction – si l’ablution se prolonge un peu, vous comprendrez vite qu’il s’agit de lave et qu’elle va vous consumer et vous consumer encore : le fleuve n’a pas de fin. Pour aller plus loin, franchir le Rubicon et pénétrer dans Rome (VIe arrondissement de Paris) en conquérant mieux vaut assister à ses conférences. Vous aurez la chance de vivre en direct une joyeuse explosion d’enthousiasme partagé, celui-là même qui berce cet anxieux de nature. C'est déjà beaucoup, non ?

Je pourrais continuer ainsi longtemps mais j'en vois qui somnolent au premier rang. Et puis quand vous aurez lu tout ça, il sera temps de revenir sur la question.
Tout ça pour dire aussi qu’un ami m’a demandé si j’acceptais de rencontrer un jeune auteur qui... blablabla... des conseils que... blablabla...
Et je ne vois pas ce que je pourrai lui apprendre de plus que :
1/ Il te faudra lire beaucoup, jeune padawan
2/Il te faudra écrire encore plus
3/ l’édition se porte bien mal et mon éditeur a bouché sa boîte aux lettres : no manuscript allowed.

Si vraiment il insiste, je le renverrai vers ces quelques titres, avec une préférence peut-être pour le Vogel : même si l’application stricto sensu de sa méthode tend à formater les films, elle a l’avantage de remettre sur la piste le romancier perdu dans la forêt de son récit et de lui fournir la liste des abris disponibles.
[à suivre...]

vendredi 19 juin 2009

Chasse


Je me lève de plus en plus tôt. Pourquoi ? Je ne sais pas. Pas vraiment.
Je suis sur les traces de mon prochain roman. A quatre pattes, le nez dans la poussière.
Ecrire un roman est comme une longue chasse. On connaît le domaine de la Bête, parfois jungle, parfois savane. Et les marécages.

Au loin une ligne de crêtes. On espère ne pas avoir à y mettre les pieds : vertige assuré, sans parler des crevasses, sans parler des glaciers, de la raréfaction d’oxygène.
On y pénètre armé. Après commence la traque, la poursuite, l’affût…

Sans cesse les piqûres de moustiques. Ici, un crotale. Là, la soif.
Avec un peu de chance et beaucoup de sueur, on a enfin la Bête dans la lunette. On arme, on épaule, on vise et on tire.

Ça peut durer des semaines…

Il arrive qu'on tombe sur un monstre. Et qu'il se retourne contre vous. Bizarrement, c'est la meilleure des choses qui puisse arriver à un écrivain.
Wish me luck.

mercredi 3 juin 2009

Les Dragons de la cité rouge, extrait I

Le chasseur de primes reporta son attention sur l’entrée de la citadelle. Contrôlés par une vingtaine d’hommes en armes, marchands, ouvriers ou pèlerins franchissaient les hauts remparts à l’ombre des colosses minéraux qui les flanquaient, pour rejoindre la cour d’honneur. Deraan mit pied à terre et se joignit à la longue colonne.
Quand vint son tour, le jeune soldat qui le contrôla le dévisagea avec insistance.
– Quel est ton nom ? demanda-t-il enfin.
– Alec Deraan.
– Deran ?
– Avec deux a. Veux-tu que je l’épelle ?
Le sarcasme n’échappa pas au soldat qui entreprit de remplir son registre en ajoutant :
– Pas un nom d’ici, ça.
– « Ici » : tu parles de ta chaise ?
Le soldat leva sa plume.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
– Simplement que le royaume est grand, soldat.
– Bon. Quelle est la raison de ta visite ?
– Je viens m’entretenir avec la reine.
Le soldat releva la tête. Puis il toisa le voyageur vêtu de noir des pieds à la tête. À l’évidence, ce dernier ne lui inspirait que défiance, sans parler du motif pour le moins farfelu de son voyage.
– Profession ?
– Chasseur de primes.
– Chasseur de primes ?
– Faut-il que je l’épelle aussi ?

lundi 25 mai 2009

Bout de Couv'

Benjamin Carré réalise l'illustration de couverture des Dragons de la cité rouge, mon nouveau roman à paraître chez Bragelonne, début juillet. Elle n'est pas terminée et en voici un "court extrait", en exclusivité. Benjamin est un jeune illustrateur que j'ai remarqué il y a déjà quelques années. Il a entre autre travaillé sur Les Mensonges de Locke Lamora, de Scott Lynch, et La Malédiction de Old Haven, de Fabrice Colin. Son site n'est pas mis à jour depuis mars 2007, la preuve que ce jeune homme est submergé de contrats ! Mais vous y verrez tout de même de belles images.

dimanche 24 mai 2009

Un an plus tard

Un an auparavant, j’écrivais quelques lignes de blog à la sortie du Drugstore Publicis et du lancement de l’anthologie Complots Capitaux. Pas mal d’eau a coulé sous les ponts : projets achevés, d'autres en cours d'écriture...
Bientôt, un nouveau roman paraîtra aux éditions Bragelonne. Début juillet. Une nouvelle aventure, un nouvel univers, de nouveaux personnages. Les Dragons de la cité rouge. Bien sûr, je suis curieux, très curieux de voir la réaction à ce bouquin qui marque un virage après la trilogie Elamia. Je me poste au-delà de ce tournant et guette les réactions des lecteurs avec une impatience à la fois inquiète et optimiste.
Par ailleurs, j'ai rejoint la Ligue de l'imaginaire. Désormais, Loevenbruck, Werber, Chattam, Thilliez, Bauwen mais aussi Descosse, Scalese, Giacometti et Ravenne sont à mes côtés pour une réunion mensuelle et bientôt au sein d'une anthologie. Que du beau monde, non ?