lundi 31 mars 2014

HANNA - Chemical Brothers



A Saint-Malo, on a la chance de recevoir les chaînes anglaises, grâce au relais de Jersey.

Samedi soir, j'ai regardé Hanna, un drôle d'action movie. L'excellente idée du film, en plus de mettre en vedette les très intenses Saoirse Ronan et Cate Blanchette - Eric Bana est pour une fois à peu près inexistant - fut de choisir les Chemical Brothers pour illustrer la bande-son. Pour être franc, je n'en savais rien durant le spectacle tout en m'étonnant des parties electros de la BO.

Swap - Antony Moore ; trad. Jean Esch

Description de l'éditeur :

Un simple échange entre enfants. Pas un timbre-poste, ni un jouet, ni un autocollant. Une BD, échangée contre un banal tuyau en plastique. Un acte anodin au départ. Mais avec le temps, le Superman numéro un a pris une immense valeur. Et Harvey, devenu libraire, de bandes dessinées justement, ne rêve que de le récupérer. C'est même une obsession, le seul but de sa vie d'adolescent attardé : retrouver ce comic rarissime... Mais après toutes ces années d'attente, son scénario longuement mûri va dérailler, et il se retrouvera pris dans un imbroglio impitoyable.
Voilà une comédie noire, dont la traduction de Jean Esch, spécialiste du thriller et que j'ai "rencontré" avec les ouvrages de Clive Barker et Patricia Cornwell, rend joliment les métaphores, la légèreté de ton, l'apathie un peu bougonne de son protagoniste principal : Harvey Briscow. On sourit beaucoup, on s'inquiète un peu. Et au bout d'un moment, on se demande où l'auteur veut en venir. Car le roman n'est pas exempt de maladresses, voire de faiblesses qui m'ont distrait de l'intrigue.

Moore impose à Harvey un comportement qui est une ficelle habituelle, et un peu lassante, de certains thrillers : plutôt que de rapporter aux autorités un meurtre, le protagoniste perd les pédales en décidant de garder pour lui sa macabre découverte, tout en conservant assez de lucidité pour dissimuler toute trace de sa présence sur les lieux. Le récit commence avec une certaine mesure de réalisme, de vérité même dans le portrait de sa galerie de loosers - Harvey retrouve d'anciens lycéens lors d'une réunion annuelle dans une ville de Cornouailles - pour l'abandonner quand cela semble l'arranger. J'ai fini par accepter me trouver dans une pure comédie mais ce renoncement n'a pas été sans dommage pour l'intérêt porté à l'intrigue elle-même. Comme si le décalage entretenu entre le comique et la situation plus dramatique ne fonctionnait plus passées les deux tiers du roman - 2/3, c'est déjà pas mal me direz-vous.

Autre petit regret : après un long moment, l'auteur qui avait jusque là suivit Harvey et lui seul, adopte un nouveau point de vue, le temps de quelques paragraphes. Un changement pas très heureux, déstabilisant mais de manière involontaire - mais où était l'éditeur ?

Au début plutôt sympathique, Harvey Briscow s'avère peu à peu minable et un singulier suspense naît progressivement : Moore parviendra-t-il à lui accorder un peu de crédit ou bien l'enfoncera-t-il toujours plus loin dans une beaufitude exaspérante ? En fait, Harvey n'évoluera pas de toute sa brève et traumatisante mésaventure. L'amour ni l'expérience de la mort ou l'exercice du mensonge ne le feront évoluer. Changer plus longuement et plus souvent de point de vue n'aura pas été une mauvaise idée. Mais peut-être Moore voulait-il simplement décrire les effets délétères de la bêtise lorsqu'elle s'avère constante. Finalement, McEwan ne fait pas autre chose avec le Mike Beard de Solaire.

Ne vous méprenez pas, Swap est divertissant, en grande partie grâce à sa légèreté, son invention comique - les rapports entre le héros, patron d'une boutique de comics, et son employé m'ont d'ailleurs fait penser à celles qu'entretient le personnage du "Haute-Fidélité" de Nick Hornby avec son propre vendeur. C'est un premier roman et il y a en germe une verve noire et moqueuse qui ne demande qu'à être développée le long d'une intrigue moins convenue.

jeudi 27 mars 2014

La lettre qui allait changer le destin d'Harold Fry arriva le mardi... - Rachel Joyce ; trad. M. F. Girod




A la retraite depuis quelques mois, Harold Fry vient de recevoir la lettre d'adieu d'une collègue, disparue 20 ans plus tôt. Cette Queenie se meurt d'un cancer et se rappelle à son bon souvenir. Harry vit seul avec son épouse. Étrangers l'un à l'autre, ils ne se parlent plus ou presque. Une déchirure s'était ouverte entre eux, au moment même où Queenie avait quitté son boulot sans un mot d'explication. Pétri de remords, souffrant aussi d'une blessure jamais refermée – ses rapports distants avec son fils unique – Harry rédige une réponse laconique à Queenie et s'en va la poster à la boîte aux lettres la plus proche.
Il ne s'y arrêtera pas et prendra la décision de remettre en main propre la courte missive.
Mu par une force qu'il n'imaginait même pas posséder et qui n'est pas de la rage mais sans doute la volonté de faire quelque chose de sa vie, de réparer ce qui pourrait l'être, de rattraper le temps perdu en prenant justement son temps, Harry s'embarque dans une marche longue de 800 km. Seul. Du moins au début. En échange de cet effort il demande à Queenie de tenir bon. N'étant pas physiquement préparé à une telle aventure, inutile de dire que cela n'ira pas sans problèmes.

Hanté par des souvenirs qu'il est peu à peu contraint d'accepter, puis de convoquer pour en tirer toute la vérité, Harry mène bien évidemment un voyage vers lui-même. Au programme : ses échecs affectifs. Un fils qu'il n'a pas su aimer, une épouse dont il a semble-t-il définitivement perdu l'amour. Mais aussi des parents qui ne l'ont pas aimé quand ils ne l'ont pas tout simplement abandonné. Autant dire que Harold, naguère paisible représentant de commerce pour un brasseur, tire quelques casseroles après lui dont il n'avait pas voulu entendre le tintamarre tout le long d'une vie d'adulte sans histoire. Sans histoire ? Pas sûr.

Qu'est-il arrivé à son fils pour que leurs rapports se soient à ce point délités ? Quel événement a conduit vingt ans auparavant au départ précipité de Queenie, une démission éclair que Harry n'a jamais eu le courage de questionner, laissant une certaine forme de lâcheté défaire, là encore, les liens d'amitié qui l'unissaient à sa collègue ?
Des rencontres ponctuent sa marche, certaines décisives, d'autres plus anecdotiques. Chacune est l'occasion de s'ouvrir au monde et aux autres. Une initiation tardive, en quelque sorte.

Pendant ce temps, Maureen, l'épouse, souffre plus ou moins en silence. Cette maniaque du ménage qui a un beau jour décidé de faire chambre à part en vient elle aussi à expérimenter remords et regrets. La propreté, la pureté, même, de son intérieur reflète moins son innocence que sa volonté d'être irréprochable. Une apparence immaculée, obtenue à force d'heures d'efforts oublieux, qui dissimule mal sa souffrance, la vacuité d'une vie de mère qu'elle ne peut plus être, son fils étant adulte, d'une vie d'épouse dont elle conserve juste les attributs mais plus la fonction et encore moins les sentiments.
La relative légèreté qui introduit le roman et l'expédition improvisée de Harry laisse bientôt la place au drame que ne viennent pas gâcher quelques notes d'humour, des situations presque burlesques. Malgré un système convenu – un voyage initiatique rythmé de rencontres marquantes, de leçons de vie édifiantes, d'épreuves variées qui remettent en question ici et là la validité de l'entreprise – Rachel Joyce parvient dès les 1ères pages à émouvoir.
Elle fait de Harry un homme attachant, jouant avec l'apparente simplicité de ses motivations, de son caractère même, pour mieux démonter, plus tard, les mécanismes complexes de sa personnalité. Pour l'écrivain et le lecteur l'intérêt des personnages âgés tient dans le chemin parcouru et les pensées qui viennent interroger ce parcours : quelles erreurs a-t-on commises ? Doit-on nécessairement les répéter ? Reste-t-il seulement quelque chose à changer ?

Harry est l'antithèse du Beard de « Solaire » que je venais de terminer. Là où McEwan ne laissait que peu de chance de rédemption tant à son protagoniste principal qu'au monde dans lequel il évoluait, Joyce choisit l'empathie. Ce qui ne l'empêche aucunement de donner à voir, par instant, la bêtise d'une société dévolue aux joies du consumérisme ; elle y parvient à l'aide d'une économie de scènes qui impressionne. Mais son propos n'est à l'évidence pas là, toute préoccupée qu'elle est par le destin de ce retraité et de son couple.

Il y a une sorte de virtuosité dans cette apparente simplicité : celle du style – Marie-France Girod livre une traduction sans la moindre pesanteur – celle de l'histoire – un voyage en ligne presque droite. Une sobriété qui met en valeur une sensibilité admirable, une technique irréprochable où rien n'est de trop. Les métaphores sont d'une justesse élégante. Les quelques pages d'émerveillement pour la campagne anglaise, celle des bords de route, offrent des respirations qui donnent à comprendre le renouveau s'opérant chez Harry, lui qui n'a jadis connu lors de parcours semblables que l'habitacle de sa voiture.

Les rencontres sont étonnantes, sans verser dans un extraordinaire qui annulerait Harry et la modestie de sa personnalité. Joyce trouve chaque fois la juste mesure pour que les conversations et les événements troublent Harold puis Maureen sans les changer tout à fait, les poussant peu à peu à modifier leur vision du monde et de leur relation.

Certes, Joyce fait feu d'une manipulation un peu agaçante et déjà vue ailleurs, mais cette « malhonnêteté » est si évidente que je l'ai senti venir assez tôt dans le récit. C'est la partie mélo du roman, une violence où s'origine toute l'intrigue ; elle justifie le comportement étonnant du retraité – cette improbable randonnée vers une mourante. Mais on pourra arguer qu'elle sert le propos de Joyce et entretient une forme de suspense propre aux romans anglo-saxons, la tradition littéraire du récit feuilletonnant qui fait du moindre portrait psychologique un passionnant page turner. Et grâce à l'intelligence d'un auteur qui sait bouleverser à l'aide de mots simples et de personnages modestes, la mièvrerie que j'appréhendais au vu des prémices est à peu près inexistante.

Autant vous prévenir, on pleure beaucoup. Un roman magnifique.

jeudi 20 mars 2014

Solaire - Ian McEwan ; traduction France Camus-Pichon


Description de l'éditeur :

Michael Beard a atteint une cinquantaine plus que mûre. Il est chauve, rondouillard, dénué de toute séduction et, au moral, il ne vaut guère mieux. Mais il a dans le temps obtenu le prix Nobel de physique ; depuis lors il se repose sur ses lauriers et recycle indéfiniment la même conférence, se faisant payer des honoraires exorbitants. En même temps, il soutient sans trop y croire un projet gouvernemental à propos du réchauffement climatique. Quant à sa vie privée, elle aussi laisse à désirer. En coureur de jupons invétéré, Beard voit sa cinquième femme lui échapper. Alors qu'il ne croyait plus se soucier d'elle, le voilà dévoré de jalousie. Bientôt, à la faveur d'un accident, il pense trouver le moyen de surmonter ses ennuis, relancer sa carrière, tout en sauvant la planète d'un désastre climatique. Il va repartir de par le monde, à commencer par le pôle Nord? À travers les mésaventures de ce prédateur narcissique, incapable de se contraindre, Ian McEwan traite des problèmes les plus actuels. Et sur ces sujets très sérieux, il parvient à nous fait rire. Voici peut-être le roman le plus comique, le plus intelligent, le plus narquois de cet auteur, l'un des plus grands en Angleterre aujourd'hui.



Une fois encore McEwan nous présente des personnages fort peu sympathiques, à moins d'aimer la couardise, la prétention, le mensonge, la cruauté, la violence faite aux plus faibles, l'égoïsme. Ainsi, Beard n'a rien pour lui sinon de cumuler des défauts qui nous le rendent aussi vivant qu'odieux, et parfois, soyons honnêtes, proche de nous.
Oui, l'auteur tend nous durant 350 pages un miroir à peine grossissant, il ne se fait pas prier et reste planté là, sa tête passant sur le côté du cadre histoire de lire la nôtre, de tête, d'en croquer les traits, les mimiques et d'interpréter ensuite tout le réseau de non-dits, de décrypter et décrire l'univers malingre, ratatiné d'avoir nourri tant d'ingratitude envers nos prochains.

Beard c'est souvent nous, même si les récipiendaires d'un Nobel de physique ne sont guère nombreux parmi les lecteurs de McEwan. Satiriste, l'écrivain n'hésite pas non plus à se mettre en scène, à en croire ses propos lus ailleurs sur la toile. Le séminaire écolo où artistes et scientifiques sont conviés à échanger autour du réchauffement climatique et de toutes ces sortes de choses, cette improbable aréopage fourré dans un navire polaire, McEwan l'a vécu. Ce qu'il raconte du désordre croissant – cette fameuse entropie chère à la thermodynamique*– dans le vestiaire où sont déposées parkas et protections contre le froid après chaque sortie, alors même que les séminaristes s'essaient à mettre de l'ordre dans leurs idée et dans le monde, ce foutoir plein du mépris inconscient d'autrui McEwan l'a expérimenté. Tout comme l'épisode fort drôle du paquet de chips : une anecdote que Beard racontera à son auditoire lors d'une conférence pour s'entendre dire, quelques minutes plus tard, que cette mésaventure n'est rien de plus qu'une légende urbaine. McEwan réinvente ainsi en fiction une accusation de plagiat qui lui a été adressée quelques années auparavant dans des circonstances proches.
L'auteur fait donc feu de tout bois, n'hésitant pas à tailler dans sa propre forêt.
Peu importe au bout du compte, car c'est plus Beard que son créateur qui nous passionne avec un frisson de léger dégoût.

Toutes les bonnes résolutions de Beard, car il en produit régulièrement avec un mélange de mauvaise foi, d'aveuglement et de bonne conscience acheté à moindre prix, se heurtent au mur de la velléité.

Quelles sont les forces à l’œuvre, qui ont sapé la motivation et entretenu la paresse intellectuelle d'un jeune homme jadis brillant, et enflent continument son ego en le persuadant qu'il a raison de se comporter si mal avec son entourage  ? Ou peut-être, quelle sont les forces qui ne l'ont jamais permis d'être autre chose qu'un adolescent imbu de lui-même, un éternel gamin qui n'a d'égard pour autrui que les services qu'ils voudront bien lui rendre. La réponse est heureusement multiple et sans doute la problématique concerne-t-elle beaucoup d'entre nous : difficile de ne pas trouver chez soi au moins l'un des travers de Beard et au moins l'une des solutions qu'il a inventées pour (ne pas) y remédier. Au hasard : vouloir réformer voire sauver le monde mais s'avérer incapable de s'occuper des siens.

Comme ailleurs (toujours ?) chez l'auteur, les difficultés du couple ne sont jamais bien loin du centre de l'intrigue. La force des malentendus et des médisances exploite les moindres failles pour abattre les chances de réconciliations : communiquer et communiquer bien semble être un mirage. Chaque homme est une forteresse déliquescente dont les murailles seraient envahies et sapées par le lierre des relations hypocrites, intéressées, ou au mieux mal comprises. Notre solitude est irrémissible.

McEwan enrobe ce portrait d'une intrigue documentée, d'un chapelet de péripéties et d'une bonne dose d'humour noir. Une authentique comédie dramatique, tirant vers la farce, dotée de quelques plaisantes remarques sur le réchauffement climatique et la façon dont nous nous colletons au problème.
La traduction de France Camus-Pichon montre un style sobre, direct mais jamais simpliste, plutôt avare de dialogues et toujours précis.

L'auteur conclut sa fable avec une fin morale en forme de punition pour celui qui n'aura cessé de préparer l'irréparable, de piétiner ses semblables jusqu'à rire, s'il le faut – et cette nécessité naît de la survie de l'orgueil – de ses propres maladresses, insuffisances ou, plus rarement, de ses erreurs. C'est dommage : la réalité, et donc d'une manière assez sûre la vérité, sait très bien épargner les ordures.

mercredi 12 mars 2014

Ne Cherche pas à savoir, Nicom - la studio session

Ou la session studio, comme on veut :-)


samedi 8 mars 2014

American Bluff - David O. Russell


Attention, spoilers, un peu.





Sidney Prosser (Amy Adams) et Irving Rosenfeld (Christian Bale) se sont rencontrés lors d'une party et ont découvert leur passion commune pour Duke Ellington. En pleine vague disco, ce raffinement n'annonce rien de leur passé ni de leurs facultés. Car l'un et l'autre sont des survivants. En plus de détenir une chaîne de pressing, Irving deale de faux tableaux de maître et prête l'argent qu'il n'a pas à des emprunteurs aux abois.
C'est un arnaqueur.

Sidney qui a cherché à New York un antidote à son destin malade rejoint l'homme et sera désormais une pièce maîtresse de ses mises en scène : aussi glamour que Rosenfeld est banal, il lui suffira de se transformer en aristocrate britannique pour convaincre les éventuels gogos indécis de plonger.
Les affaires du duo tournent à plein régime jusqu'au jour où un agent du FBI, Richie DiMaso (Brad Cooper), les piège. Fin de partie et début des emmerdes. Le flic leur propose un marché : l'immunité contre quatre flagrants délits de corruption qu'ils auront contribué à révéler. Car le jeune officier est ambitieux et prêt à pousser n'importe quel élu à la faute. Leur arrestation seront les marches de sa promotion.
Faut-il fuir ou accepter le deal ? Au grand dam d'Adams, l'existence d'un fils adoptif et d'une épouse capricieuse et imprévisible dans la vie de Bale élimine bien vite tout velléité de fuite. Il faudra donc collaborer.

Première cible, Carmine Polito (Jeremy Renner) le jeune maire d'une cité du New Jersey aux portes de NY, aimé de tous. Mais ce père de famille qui ne songe qu'à reconstruire la ville-casino Atlantic City refuse la mallette bourrée de billets qu'on lui propose. Il a beau côtoyer la Mafia, il ne mange pas de pain-là – pas encore. Dommage, car des caméras cachées montées par le FBI dans la suite d'un palace s'apprêtait à enregistrer le forfait. En cause, la maladresse du flic – il a investi pour l'occasion une nouvelle identité : il est l'intermédiaire d'un cheik que les investissements sur le territoire américain intéresseraient.
Il faudra toute la ruse et le bagou d'Irving pour convaincre l'élu d'accepter in fine la proposition malhonnête.
C'est ici que débute l'histoire de ce trio rassemblé sous la double contrainte de la survie et de l'ambition. Une histoire qui tient de la fable morale et de la romance.


Le scénario est inspiré de faits réels, comme l'annonce brièvement un carton au début du métrage. Il s'agit en fait de l'Abscam, un plan monté par le FBI pour coincer des représentants du Congrès. Leur pièce maîtresse était justement cet arnaqueur confondu et dont l'acquittement était conditionné à l'aide qu'il apporterait au Bureau pour confondre des politiciens. Eric Warren Singer en avait écrit une 1ère mouture. Une fois attaché au projet, David O. Russell s'est ingénié à lui conférer les atours de la comédie dramatique, où les personnages évoluent sans cesse entre la caricature et la profondeur.
Il s'est entouré d'un casting de 1er ordre, un quatuor nominé aux Oscars, la 2e fois qu'un tel événement se produit depuis 1981 – la 1ère était avec le métrage précédent de Russell. On a beaucoup parlé des kilos pris par Christian Bale pour incarner Irving Rosenfeld, un transformisme dont il est désormais familier – on se souvient de sa silhouette famélique dans The Mechanist. Quant à Brad Cooper, les journalistes n'ont eu de cesse de le questionner sur ses bouclettes, comme si elles tenaient lieu de génie de l'acting


Mais si l'un et l'autre sont parfaits dans leur rôle, ce sont les femmes qui l'emportent ici haut la main.



A l'instar de Cooper, Jennifer Lawrence jouait déjà dans le précédent métrage de Russell, Happiness therapy. Elle y interprétait le rôle principal auprès de Cooper. Cette fois, elle est une jeune mère instable, dépressive et manipulatrice. Son mariage, fondé sur la volonté de Bale de protéger à tout prix son fils adoptif, est un échec. Bale attendait autre chose de cette relation ? Lawrence hausse les épaules et la résume à ces quelques mots : « on s'engueule puis on baise, c'est comme ça qu'on a toujours fonctionné ». Mais surtout, Lawrence est aussi folle qu'inconséquente et colérique. Mettre le feu à sa maison n'est pas un souci. Très vite elle incarne à elle seule l'inquiétude croissante qui entoure les opérations du trio : parce qu'elle a volé une conversation téléphonique entre Bale et Cooper, Lawrence menace constamment son époux de mettre à bas sa couverture auprès de la Mafia. L''Honorable Société est en effet très vite intéressée par les investissements du « cheik » : Atlantic city et les casinos, c'est son terrain de jeux bien sûr. La détestation de Lawrence pour Adams, qu'elle comprend être la maîtresse de son mari, envenime les relations avec un homme dont elle ne veut pas se séparer, malgré tout ce qui les éloigne.
Bien qu'un peu jeune pour le rôle, l'actrice convainc en bombe – sexuelle – à retardement.


Et puis il y a Amy Adams. Je l'avais déjà remarquée dans The Master : elle y jouait l'épouse dévouée et plutôt discrète du gourou. Ce qui n'empêchait pas son personnage très bcbg d'éclairs d'affirmation, d'autorité et de manipulation dans ses trop rares interventions à l'écran. En quelque sorte la femme de l'ombre sans laquelle la réussite de son mari serait un rêve un peu vain.
Ici elle interprète de nouveau la complice indispensable, celle qui permet aux arnaques, mais aussi à la vie affective de Bale de franchir un cap décisif. À moins que cela ne soit l'inverse. Car qui mène la danse ? Difficile à dire jusqu'au moment où le système bascule et entraîne le couple entre les mains du FBI et le rapproche dangereusement de la Mafia. C'est alors Sydney qui prend les choses en main. Qu'elle soit glamour en diable ou proie effrayée, voire les deux en même temps, elle secoue le spectateur, sans que ce dernier, manipulé tout autant que les hommes à l'écran, sache jamais quel jeu joue la jeune femme.
Est-elle amoureuse du federal ? Préfère-t-elle toujours son arnaqueur ? Ne songe-t-elle plutôt qu'à songer sa peau aux dépends de tous ?
La scène qui annonce la rédition des arnaqueurs à l'agence gouvernementale est animée par le calme noir, déterminé dans son effroi, d'Adams. Sans maquillage, illuminée d'un bleu sans concession, épuisée par trois jours de garde à vue elle bouleverse lorsqu'elle annonce que désormais, elle ira jusqu'au bout. Au bout de l'opération imposée par l'agent du FBIl, au bout de leur système d'arnaque, au bout de tout, même si cela signifie séduire le flic qui les a piégés. Une décision en mémoire de son amour perdu – elle n'aura de cesse de reprocher à Bale son mariage.
Le film peut alors glisser dans le drame.

L'east coast en 78, les petites arnaques, la bande son semée de pistes 70's, le ton proche de la comédie : le projet aurait fait le bonheur du Soderberg de The Limey, Loin des Yeux, voire Ocean's Eleven. On imagine aussi quel film Scorcese aurait composé sur cette trame : les mouvements d'appareil virtuoses, la violence froide et outrée, les effets de montage ; ou même Tarentino – Jackie Brown n'est pas très loin après tout de ce schéma d'arnaque menée par une femme aux abois sous les auspices du FBI.
Russell fourbit même un DeNiro en tueur à gage, dont l'apparition suffit à convaincre le spectateur de l'extrême péril dans lequel s'est fourré le couple (ce n'est pas DeNiro que l'on voit, ni même son personnage mais des décennies de filmographie, en un sous-texte aussi tacite qu'éloquent).

Mais ces réalisateurs seraient-ils parvenus à ce niveau d'intensité avec les personnages, à ce degré d'empathie ? Auraient-ils maîtrisé cet aller-retour incessant entre drame et comédie ? La réalisation de Russell, sans esbroufe, soutenue par une photographie dont le grain et la palette rappellent les émulsions 70's, est très souvent au plus près des visages et contribue à faire d'American Bluff une totale réussite.

jeudi 27 février 2014

Supercondriaque - Dany Boon.


Il y a des jours comme ça où le monde conspire contre vous. Après des tracasseries administratives, un verre brisé, des péripéties informatiques il s'agissait de se distraire au cinéma et utiliser nos tickets qui arrivaient à échéance ce soir-là. Notre choix : Grand hôtel Budapest. Je n'avais encore rien vu de Wes Anderson sinon quelques minutes d'un DVD qui avait conservé ses trésors aquatiques pour cause de rayures irréductibles. Mais à l'heure de la séance, la salle était déjà complète. Faute de grives... Nous nous sommes tournés vers une comédie française, genre que je ne goûte guère (prout) et encore moins au cinéma.

C'est l'histoire d'un mec hypocondriaque donc, qui envahit depuis 18 ans le cabinet puis la vie  privée de son médecin. Pas méchant bougre bien que loufoque avéré et célibataire endurci – les microbes s'échangent si bien par la bouche - notre Romain Flaubert décidera de brusquer sa névrose en accompagnant son ami de médecin à Calais. L'idée : accueillir et donner les premiers soins sous la bannière de MSF à des réfugiés du Tchékistan, un pays tiraillé par une guerre civile et dont la famille dudit doc est originaire. Présents sur les lieux, un important dispositif policier mais aussi et surtout, la sœur de doc Svenka, toute acquise à la cause des réfugiés et à leur combat politico-armé, mené par le mystérieux Miroslav Anton .
Dire qu'elle fantasme sur lui est un euphémisme.
Et quand le spectateur découvre que dans le cargo voyage, à l'insu de tous, le libérateur/terroriste/résistant/héros guerrier, qu'il ressemble étrangement à Romain Flaubert et que ce Miroslav profite illico de cette formidable opportunité pour piquer les papiers de l'hypocondriaque et s'installer chez lui, on devine quels quiproquos vont débouler dans la vie des protagonistes.
Niais mais opportuniste, Romain adopte bien vite l'identité de Miroslav : elle lui autorise toutes les audaces auprès de la sœur militante et lui permet dans un même mouvement de squatter la maison très bourgeoise et le cœur de son hôtesse, les deux en clandestin puisque la jeune femme est – mal – mariée.
Tout cela est parfaitement idiot et assez souvent drôle, du moins quand on aime bien Dany Boon. Je ne l'ai jamais vu au cinéma ou à la tv ailleurs que dans quelques sketchs, extraits ou bande annonce – et chaque fois il m'a bien fait rire. De là à payer 10 €...

De rat et de Fairlight





Cette nuit, une couette sur le dos et à cheval sur mes propres épaules (pour tout dire je ne savais pas qu'une telle acrobatie était possible), j'ai découvert une boutique d'instruments de musique au bout de ma rue. Un client essayait un antique Fairlight* avec pour sélection de sons un Floppy à l'illustration guerrière.
Une vendeuse est venue me dire avec le sourire que je ne devais pas m'asseoir sur la table, ce que je peux comprendre. Du coup je suis sorti du magasin et me suis envolé – il suffit de se concentrer, ça semble chaque fois un peu difficile mais la volonté me lévite, avec ou sans couette. D'ailleurs je vous invite fortement à essayer, l'impression est grisante, irremplaçable.
Peu après je me suis retrouvé à l'appart avec un gamin de 2 ou 3 ans et j'ai espéré qu'il n'allume pas une clope parce que c'est plutôt son genre – d'ailleurs n'était-il pas en train de tripoter de vieux mégots sous mon nez ? Je ne me suis pas senti de taille à lutter si l'envie lui en prenait à cette heure matinale.
Je ne sais plus à quel moment dans ce bazar j'ai eu un rat entre les mains, dans la cave où se trouve sa cage, à St-Malo. J'ai hésité à lui présenter le lapin qui se tenait derrière la porte, ne sachant trop quelle réaction attendre d'un omnivore peu réputé pour sa bienveillance à l'égard d'autres espèces. J'ai joué avec le rat, le faisant tomber d'un peu trop haut sans doute ; alors il se déployait comme une peluche ou une chaussette sans avoir l'air de m'en vouloir pour ma maladresse, ou, pire ma cruauté gratuite et infantile. 
Puis le stress est monté, l'animal l'a absorbé et lui et moi on s'est énervés, il m'a mordu. J'avais le doigt en sang, il a fallu quitter la cave.

Les rêves, quelle connerie. J'ai bien peur que ce documentaire sur les requins, ce film de Dany Boon et ces lectures sur la création du 1er sampler moderne ne m'aient marqué plus que je ne l'aurais souhaité.

* Pour ceux qui ne connaissent pas, Art of Noise jouait quasi exclusivement de cet instrument sur leur 1er album. Balavoine en avait acheté un ; "Tous les cris les SoS" est composé et joué sur cette machine. Ou la BO de Rain Man, par Hans Zimmer. A l'époque, sa 4e incarnation - et la dernière -  coûtait 50 000 livres sterling. Cinquante mille, vous avez bien lu. Pourtant, c'était tout juste de quoi recouvrir les frais de fabrication. La boîte n'a pas tardé à couler avant de réapparaître dans le monde de la vidéo, puis de nouveau du son. On trouve même une appli pour i-bidules. Et, comme c'est étonnant, elle n'est pas donnée... Dans tous les cas, cette compagnie australienne a été précurseur dans son domaine et son influence se fait sentir jusqu'à aujourd'hui dans la manière de composer par "pattern" dans un ordinateur. Ci-dessous, la fameuse Page R. Nous sommes au milieu des années 80. Pour en savoir plus et écouter les sons les plus emblématiques, c'est ici.

d.r. Greg Holmes

mercredi 26 février 2014

Daft Punk - Charleston around the world

lundi 24 février 2014

Le Vent se lève - Hahayo Myazaki




Annoncé par son auteur comme son dernier film, et dans lequel on serait tenté de lire comme un testament visuel et narratif, Le Vent se lève évoque de manière très romancée la vie et l'oeuvre de Jiro Horikohi, ingénieur en aéronautique dans le Japon des années 20 et 30.

Doux rêveur myope et volontaire, Jiro fait de son amour pour les avions le moteur de toute une existence. La rencontre d'une jeune femme, Nahoko, lors du tremblement de terre de 1923, ne bouleversera vraiment son existence que bien plus tard, lorsqu'ils se croiseront de nouveau... pour ne plus se quitter. Du moins jusqu'à ce que la tuberculose ne vienne mettre son grain de sang dans une relation qu'aucun nuage n'aurait dû assombrir.
Cette romance est en fait inspirée d'un livre de Tatsui Hori intitulé Le Vent se lève – un titre tiré d'un vers de Paul Valery, vous suivez toujours ? - et qui met en scène une héroïne tuberculeuse.

Le scénario que Myazaki tire de ces deux trames est un plaidoyer pacifiste, le portrait inhabituel d'un Japon pauvre et aux abois, incapable semble-t-il de tenir tête à l'Occident – l'ami et collègue de Jiro ne cesse de pester contre ce retard économique et technologique – un mélodrame, une évocation des progrès en aéronautique, le récit d'une amitié, une rêverie empreinte tour à tour d'espoir de de mélancolie, d'humanité et de bêtise – le chef de service du jeune ingénieur incarnant cette oscillation avec brio  une success story, une prophétie annonçant l'enfer à venir, c'est à dire l'entrée en guerre du Japon contre les Etats-Unis.

Myazaki a de toute évidence écrit un film pour adultes, même si le scénario en lui-même n'a rien pour choquer ou perdre les plus jeunes spectateurs. Sinon par sa durée et son rythme lent, pour ne pas dire lénifiant.

Le réalisateur du Voyage de Shihiro multiplie les scènes de rêve, au cours desquelles l'ingénieur rencontre un mentor imaginaire en la personne de Caproni, génial inventeur italien, fantasque et familier, joyeux et jacasseur. Il poussera toujours le jeune homme vers sa passion, lui donnera aussi l'occasion de s'interroger sur les conséquences de ses travaux, autrement dit leur détournement par l'armée, la chose guerrière, la destruction. Une interrogation sinon factice du moins un peu légèrement évacuée.
A mon sens un moyen de laver sa mauvaise conscience à bon compte car en ces années-là, l'empire ne laisse aucune ambiguïté quant à ses humeurs va-t-en-guerre : Jiro sait très vite où il met les pieds quand il intègre les usines d'aviation. Mais sa passion passe avant tout, et pendant un temps elle mettra même sa fiancée de côté.

L'histoire que met en place Myazaki ne manque pas d'ambition, tant d'un point de vue historique que social, humain et affectif. Pourtant, je me suis ennuyé à mourir pendant presque tout le film.

La 1ère scène de rêve, magnifique et puissante, me donnait à penser que le réalisateur établirait plus franchement l'imaginaire. Mais non, ce n'était bien qu'un cauchemar, d'une très forte invention visuelle mais tout aussi unique. A bien des moments j'ai regretté que le scénario n'ait pas été tourné avec des acteurs évoluant parmi des décors réels ; le sujet et son traitement s'y prêtaient parfaitement, alors que l'anime, avec ses défauts d'animations, ses raccourcis visuels, ne fait qu'en ternir l'éclat, en diminuer l'impact dès lors qu'il tend au réalisme. Le film aurait alors pris une toute autre dimension. J'en aurais conservé une profonde impression de mélancolie, un sentiment de colère aussi, nourrie par l'injustice constante que subit une génération qui s'apprête à basculer dans la guerre, alors qu'il ne m'en reste rien que quelques plans, quelques audaces, quelques instants de grâce.
Le cinéma d'aujourd'hui a tout à fait les moyens de raconter cette histoire. On pourra ne pas être d'accord et si tel est le cas, n'hésitez pas à le dire dans les commentaires.

J'ai un peu regretté aussi, mais c'est un détail, les bruitage de machine. Sans doute pour leur conférer le caractère organique, charnel que Jiro attribue à ses créations les moteurs sont représentés par des bruits de voix humaines à peine retravaillées. La musique ne me plaît pas non plus et le caractère un peu désuet de ses orchestrations m'a plus exclu des moments de drame ou de tendre intimité qu'elle ne m'y a convié.

Chose rare, voilà un film que j'aurais sans aucun doute plus apprécié chez moi, sur un plus petit écran. Comme j'aurais vu la plupart des Myazaki d'ailleurs.