lundi 8 novembre 2010

LCI


On vous appelle pour participer à une émission télé. Vous acceptez parce que bien, sûr, il le faut : c’est la promo après tout, autant mettre un maximum de chances de son côté.

La télé. Ok. Cool.

A peine avez-vous raccroché que vous prenez la mesure de l’engagement.

La télé. TF1. Enfin, LCI, la Chaîne de l’Information. Enregistrement dans les conditions du direct : l’émission est diffusée avec un différé de 10 mn. Si vous ratez la marche, faites un lapsus, oubliez une info c’est too bad for you : le montage n’est pas une option.

L’émission : Le Buzz, un programme qui cause du web.

Vous allez donc parler de My Major Company Books, de vos coéditeurs, de votre rapport à Internet. Vous allez devoir défendre votre roman. Le tout sans vous ridiculiser. 10 mn chrono. 10 mn pour être sympa mais spontané, vendeur mais sincère.

Ah ouais.

Voilà, ça y est le mal de ventre est installé, bien à l’aise près du diaphragme, sans parler des spasmes intestinaux. Il ne vous lâchera plus pendant 72 heures, comme une crampe interminable. Vous devenez irritable. Le sommeil se fait la belle. Quand vous dormez ce sont des cauchemars et rien d'autre.

On ne combat pas l’anxiété, on la distrait.

Alors vous préparez des réponses à des questions que vous ne connaissez pas. De balbutiements en digressions vous comprenez que vous n’êtes pas prêt du tout. A côté de la plaque. Ça s’annonce mal.

Mais il faut y aller. Bernard Fixot sera à vos côtés sur le plateau. C’est un pro, un allié. C’est votre éditeur, votre boss. Le décevoir ? Autant changer de maison.

A Paris le jour J, vos attachées de presse, adorables, vous rassurent comme elles peuvent. Vous sortez la plaquette d’Atarax, elles proposent un sucre aux plantes. Vous prenez les deux et un verre de vin. Vous avez de plus en plus mal au ventre, comme si vous sautiez à l’élastique depuis le 47e étage, avec la sensation de jouer votre carrière et l’avenir de votre descendance.

Puis vous voilà dans le hall de TF1. THE chaîne de tv nationale avec des morceaux de stars dedans.

Une hôtesse d’accueil blasée, glaciale et foutue comme une couverture de Grazia vous hèle : « Monsieur Vétrelle ? »

Ça doit être vous, puisqu’elle insiste.

Vous plaisantez dans l’ascenseur, elle n’a pas vraiment envie de parler, et c’est loupé pour apprendre une anecdote croustillante sur le comportement des people.

Vous pourriez lui parler de vous si seulement elle s’intéressait aux invités.

L’hôtesse vous entraîne le long de couloirs vides. L’un d’eux est percé de part et d’autre de lucarnes ; on y voit en contrebas des cintres où pendent des projecteurs gros comme des fûts de bière : les plateaux, avec leur décor circulaire.

La télé.

Si maman savait… Car vous ne l’avez pas encore dit à votre mère de crainte qu’elle ne vous appelle toutes les 5mn pour s’assurer l’heure de diffusion, que votre chemise est pour une fois repassée, qu’elle peut prévenir ses amis, que vous vous êtes sûrement planté dans l’horaire car le programme ne vous recense pas parmi les invités de l’émission...

Vous voyez les plateaux de TF1 et vous pensez à votre père qui a été nageur de combat, capitaine au long cours, pilote de ligne et que rien n’effrayait. Vous pensez à votre fille qui regardera l’émission. Vous pensez aux coéditeurs qui comptent sur vous. Et vous pensez à votre compagne que vous ne voulez pas décevoir.

Au pied d’un escalier vous rencontrez les animateurs. Ils sont sympas, ils sont rassurants. Ils ont envie que tout se passe bien. Pour la 1ère fois vous imaginez qu’un plateau tv n’est peut-être pas conduit par des tortionnaires qui veulent rire de vos souffrances. Un répit de courte durée.

Incapable de tenir en place vous piétinez entre les canapés. Vous regardez des photos accrochées sur les murs. Un train éventré, des secouristes : les attentats de Madrid. Des images de guerre, d’inondations. Formidable. A LCI on sait s’y prendre pour détendre les invités.

Vous passez au maquillage en même temps que votre éditeur – il vient d’arriver. La maquilleuse n’a pas vraiment envie de parler, et c’est loupé pour chopper les anecdotes croustillantes sur les manies des stars.

Vous pourriez lui parler des vôtres si seulement elle s’intéressait à la conversation.

Un assistant vient vous chercher. Il faut franchir des sas sécurisés. Vous traversez une salle sombre comme un poste de commandement dans un film de Tony Scott. Plein de gens très sérieux sont tournés vers un millier d’écrans plats ; vous pourriez tout aussi bien mourir d’un infarctus : ils resteraient vissés à leur console comme si l’avenir de la CIA/du président des USA/de l’Occident en dépendait.

Encore une porte et c’est le plateau. A l’exception des animateurs à leur poste et d’un caméraman aussi furtif qu’un ninja les lieux sont vides.

Vous comprenez tout à coup : c’est une répétition. Voilà, c’est ça, vous allez jouer à l’émission de télé, c’est pour de faux.

Mais non.

Un jingle, l’animatrice annonce le sujet, c’est parti et ça va vite, ça va très vite. Vous écoutez votre boss répondre aux questions, il a beaucoup de choses à dire, vous l’entendez à peine, votre cœur fait tellement de bruit et puis tout à coup c’est à vous. Vous débitez quelques mots à une vitesse surnaturelle, accordée au rythme de votre cœur qui est peut-être sur le point d’exploser. Devant vous, un petit écran camouflé dans la table. Vous évitez de le regarder parce que c’est vous qu’on y voit - et qui aimerait assister à son propre naufrage ? Pareil sur le mur, là-haut. Vous êtes partout, dans la table, sur les murs, vous êtes dans les tuyaux.

Vous êtes à la télé.

3 commentaires:

Agnès a dit…

Absolument génial ! :)))
J'aurais pu rire, mais en fait non, je compatis, car j'imagine ô combien ton stress... Welcome to the jungle, Erik ! :)
Je t'en souhaite des dizaines d'autres comme ça... (sans le stress, hein) ;)
bises,
Agnès

Erik Wietzel a dit…

:-))
merci Agnès !!
Bon, heureusement l'enregistrement s'est très bien passé et je n'ai pas dit trop de bêtises - enfin je crois. Et j'ai pu parler de NicoM : j'y tenais absolument !

GAB a dit…

Je suis d'ac' avec Agnès ! (et du coup, je ne sais que rajouter à son commentaire...)
Merci pour cette tranche de vie !